Wednesday, May 16, 2007
Chapitre 11
Parfois, c’est autre chose mais j’y ai droit à chaque fois. A croire qu’en France, nous sommes en plein communisme pendant la période soviétique.
Si je peux faire plaisir, j’accepte volontiers. D’ailleurs, j’en ressens tout autant pour la famille et les amis proches.
Par contre, j’en ai ma claque de devoir avancer l’argent et de prendre des risques avec la douane qui est très rigoureuse avec nous. En effet, à titre d’exemple, quand les passagers ont le droit de ramener de leurs voyages deux cartouches de cigarettes, il nous est permis de posséder seulement deux paquets. Concernant la valeur marchande des produits achetés à l’étranger et présentés au filtre douanier, elle doit restée inférieure à quarante-cinq euros. Comme dit ma mère :
- Et ben c’est pas bézef !
Au début, j’avançais l’argent et ramenais le précieux présent puis je me faisais rembourser l’année d’après en exagérant si peu.
Mine de rien, je me sentais esclave. Esclave de devoir ramener l’objet en question. Quand je suis en escale, j’estime avoir le droit et le mérite de composer mon programme comme bon me semble et écouter mon corps. J’aime faire ce dont j’ai envie et éviter de vivre à cause de cette mission que j’ai acceptée trop gentiment, une escale esclave.
Ma devise en escale est simple : pas d’impératif, à part l’apéritif ! Depuis quelque temps, elle s’est légèrement modifiée, tout à mon avantage d’ailleurs : Impératif zéro, apéritif à l’eau !
Souvent quand on me demandait de ramener un truc, je répondais :
- Et qui va me payer le métro ? Et qui va me payer le taxi pour éviter de me faire lyncher dans Harlem ? Et qui prends le risque de payer l’amende à la douane si j’me fais choper ? C’est toi ?
C’est usant de devoir bouger mes fesses quand je suis exténué et crevé, à chercher aux quatre coins d’une ville, la soi disante affaire du siècle.
En parlant d’affaire du siècle, certains de nos collègues connaissent les endroits les moins chers, les meilleures occasions etc…
Quand je leur demande où se situe l’endroit magique, certains se perdent en confusion :
- Euh… ça doit être là…euh…gauche…puis…euh…
Je sais tout de suite que se sont des bobards.
D’autres sont d’une précision de l’horloger :
- Pour un jean à 25 dollars ? Très simple : Tu sors à droite, tu prends le métro jusqu’à Ground Zéro (une sacrée trotte quand même !) puis, tu prends un taxi, t’en auras pour 45 minutes maxi ( avec une note salée) et après tu marches 15 minutes sur la droite et t’y es !
-Merci ! T’es un chef ! Que je réponds.
- De rien ! Tu vas voir, ce sont les jeans les moins chers de la ville !
C’est vrai qu’un Levis 501 à 25 dollars, c’est donné. Par contre pour s’y rendre, le package métro-taxi à 50 dollars...
Dorénavant, quand on me demande de ramener un jean, j’annonce les prix des magasins que je connais proches de notre hôtel et aux tarifs compétitifs raisonnables. Trente-cinq dollars, c’est toujours une bonne affaire.
De plus, j’annonce la couleur tout de suite. C’est oui ou c’est non. Quand c’est oui, j’en profite pour intégrer à ma ballade programmée un arrêt « jean » sur mon trajet aller ou retour. Je prends beaucoup de plaisir.
C’est vrai qu’il est agréable de se promener dans Manhattan. Ce qu’il y a de curieux, c’est que j’ai toujours l’impression qu’il fait mauvais temps quand je pointe mon nez dehors. Les buildings grattent tellement le ciel que pour bronzer en bas, il faut avoir la foi. Cela étant dit, il suffit de lever les yeux au ciel et on s’aperçoit que le soleil est bien là, bien qu’il mette du temps à descendre. La lumière du soleil met 8 minutes et 30 secondes pour atteindre la terre. Combien peut-elle donc mettre du haut des gratte-ciel jusqu’en bas ?
Marcher en levant les yeux au ciel est un exercice périlleux, voire dangereux. Admirer la cime des buildings est appréciable mais c’est le piège à touristes dont je fais pleinement partie. En effet, à rester le nez en l’air, on marche parfois sur des matières malodorantes et inopportunes. Et puis, les collisions frontales peuvent être fréquentes en laissant notre vigilance endormie.
Quand je suis à New York, j’en vois à chaque fois. Parfois, certains se vautrent dans le caniveau en loupant la marche du trottoir. Cela me fait toujours autant marré. Surtout que cela m’est déjà arrivé !
Un jour, je m’étais cogné, assez fort d’ailleurs, avec un mec qui, tout comme moi, marchait le cou en extension bloqué. Il y a eu un gros boum !
Vexé tout comme moi, il m’a conseillé en Français, tout en se frottant le front :
- Y’en a qui bosse ici ! Au lieu de regarder en haut, mates devant toi !
Depuis ce jour, je fais comme tous les vrais new-Yorkais, je marche dans la pollution à vive allure, je vole presque. Je donne l’impression de savoir où je vais et le moindre obstacle sur mon passage est semblable à un grain de poussière.
C’est idiot mais je veux donner l’impression que je suis autre chose qu’un touriste de base. C’est même complètement débile. Car pour marcher, je marche, quitte à revenir sur mes pas après m’être rendu compte que je me suis trompé de route, de voie, de chemin…Tout ça pour garder la face.
Parfois, dans ma découverte de New York, à sortir des sentiers battus, si je peux dire, je suis tout simplement paumé.
- Putain mais où j’suis bordel ?
Heureusement, j’ai toujours avec moi le plan de la ville que je sors à cette occasion. C’est aussi toujours au même moment que plan en main, je croise un de mes collègues :
- Ben ? Tu t’es paumé ?
- Ba non ! N’importe quoi ! je cherche un raccourci pour rejoindre Soho !
- Ben…tournes-toi, t’y es !
- … !?
- Allez, j’te laisse. Si t’as besoin d’une carte, j’en ai une si tu…
- N’importe quoi toi ! New York j’connais quand même ! T’es marrant toi !
L’orgueil fait faire n’importe quoi ! Je me serais collé des gifles !
- Ok ! Comme tu voudras ! Bon courage… rajouta t-il, souriant.
- Allez vas-y ! Donne la moi ta carte !
Du courage j’en eus besoin car je dû me taper toute la descente de Manhattan à pince à cause de ma trouille du métro New-Yorkais.
L’époque de Starsky et Hutch avec toutes ces bandes de loubards est révolu maintenant. Et puis, ce fameux métro je m’y suis fait car j’ai appris son fonctionnement, tout simplement.
Depuis ce temps, je me la joue tranquille, relax et naturel. C’est beaucoup mieux et tellement plus agréable d’accepter qui l’on est.
Aujourd’hui, je me rends dans la ville qui ne dort jamais pour la énième fois. Je m’y rends avec un collègue et ami. Six heures de sommeil lui suffisent. Moi, j’ai besoin du double…
Rien que d’y penser, je me prends déjà un décalage horaire.
En attendant, je vais piquer un petit roupillon dans le train, histoire de grappiller un peu de sommeil là où il y en a à prendre car avec mon ami et cette ville insomniaque, les créneaux sieste, va falloir les trouver…
Sunday, May 13, 2007
Chapitre 10
Cela fait du bien de buller pendant quinze jours et de dépenser en 5 minutes tout ce qu’on a peiné à mettre de côté pendant des mois.
Le problème, c’est que l’on s’habitue bien vite. Non pas à cramer sa tune à tout va, plutôt ronfler jusqu’à pas d’heure : 8 heures 30 du mat’, grâce à ma petite fille qui se lève toujours bon pied bon œil…
A cette heure-ci, je sais que la journée va être longue, très longue car après une nuit complète de sommeil elle en a de l’énergie à revendre. Avec ma femme, on va encore finir sur les rotules.
Tout ça pour dire que, malgré la cagnotte vide, une raison salvatrice me motive davantage pour retrouver le taf et mon vol de 12 heures pour Tokyo : je vais pouvoir dormir seul, sans bruit, sans cri. Même ce satané décalage horaire de »merde » de 9 heures, ne viendra entraver mes plans bien qu’il soit physiquement impossible d’afficher six heures de sommeil non-stop au compteur là-bas, au pays du soleil levant.
Enfin, pour l’instant, je n’y suis pas. Pourtant j’aimerais tellement déjà y être, et zapper comme par magie les 17 heures qui se présentent devant moi avec son cortège de conneries : TGV, briefing, embarquement, « où c’est que j’mets ma poussette », l’envie de répondre « dans ton cul », démonstrations de sécu, apéro, repas, ventes Hors Taxe, dîner froid, et « barrez-vous » !
Mais avant toute chose, il me tarde de descendre de ce train car j’en ai ma claque de me prendre des rafales d’haleine cramoisie de la vieille qui me coince contre la fenêtre. C’est simple, moi et la fenêtre, nous ne formons plus qu’un. En d’autres termes, si je pouvais me transformer en fenêtre, je le ferais sans aucune hésitation afin d’éviter de me faire violer les poumons.
- Mais qu’est-ce qu’elle bouffé putain ?! me demandais-je.
Cela étant dit, savoir ne m’avancera pas à grand-chose car elle aura toujours autant mauvaise haleine tout comme ces milliers de passagers qui se réveillent au moment du petit déj à bord. C’est pour moi un calvaire, une souffrance, une torture.
En effet, outre le fait que moi aussi je sois crevé et que je n’ai du coup aucune patience, ces messieurs-dames sont d’une lenteur à faire baver un escargot.
Trois heures pour abaisser leur tablette, dix minutes pour lever leur tête d’ahurie et leurs yeux de merlan frit, et deux secondes, par contre, pour vous envoyer le « fé » de : « café s’il vous plaît », bien profond dans le nez !
En effet, quand le passager a ses bouchons bien enfoncés profondément, (parfois certains les mettent dans les narines !), nous sommes toujours obligés de répéter. Inconsciemment, nous nous approchons beaucoup trop près de leurs orifices naturels, ce qui ne sert strictement à rien tant que les bouchons sont solidement encrés. C’est ainsi que nous nous mettons à découvert…et que nous faisons tirer comme des lapins !
Dans ces moments-là, cela me fout tellement en rogne que je serais prêt à leur taper dessus en leur hurlant dans les oreilles :
- Putain ! Tu comprends que t’as un vieux rat mort dans ta bouche ! Alors ferme-la ! En ajoutant un « s’il vous plaît », car je n’oublie pas que je fais du commercial tout de même.
Ce moment du petit déjeuner est davantage un supplice quand moi aussi, je me réveille de mon repos. En effet, à bord, après le service principal, la moitié de l’équipage reste sur le pont tandis que l’autre moitié rejoint les couchettes spécialement aménagées pour nous. C’est un endroit exigu sans être spartiate pour autant.
D’ailleurs, pour certains de mes collègues séducteurs comme séductrices, c’est l’endroit rêvé pour récolter les fruits après avoir exprimé leurs talents. Parfois, ce poste de repos est un vrai backroom…Et pour celui qui conclu, il entre dans le très fermé cercle du club des 10000 faisant référence au fait de s’envoyer en l’air à plus de 10000 mètres d’altitude. Cela étant dit, pour les plus téméraires, il y a des lieux plus insolites et excitants à bord…
Ce qui m’amuse, dans ce poste repos, c’est que tout le monde se désape en même temps, se retrouve en slip ou en string à la vue de tous. C’est très marrant de voir la réaction de chacun. Certains comme moi, s’en fiche royalement, d’autres usent de ruses pour ne pas faire apparaître le moindre millimètre carré de peau. Quant à certains, exhibitionnistes, ils s’en donnent à cœur joie, ce qui a le mérite de bien me faire rire.
Pouvoir s’allonger de tout son long et de commencer sa nuit est un privilège à première vue. Nous savons malheureusement que c’est un cadeau empoisonné. En effet, quand le temps de repos est terminé, un de nos collègues, là-haut en souffrance en cabine, exténué de fatigue vient nous réveillé en plein cycle de sommeil afin de prendre son tour. C’est tout simplement atroce ! Pour 3 heures de sommeil en plus, je signerais sans aucune hésitation…
Après ce réveil-torture, nous avons 15 minutes pour nous faire beau, effacer la marque de l’oreiller au milieu de la joue, pour certaines refaire leurs chignons banane, peu évident quand nous avons les yeux injectés de sang.
Ceux qui se reposent en dernier savent en se levant qu’il ne reste plus que la dernière ligne droite avant l’arrivée. Alors que ceux qui ont dormi en premier ont eu le temps de se réveiller, se refaire une apparente santé, ces derniers doivent être prêts presque immédiatement. C’est comme se faire réveiller en sursaut par le sergent au service militaire à 3 heures du mat quand il nous crie dans les oreilles, bien fort :
- Debout !!! Dans 2 minutes : en bas, lavés, coiffés, rasés !
C’est presque ça. Quand je suis de deuxième repos, j’ai beau savoir que le petit déjeuner est la dernière ligne droite avant la libération, cette ligne, en effet, est bien droite mais surtout bien longue. Il me semble même parfois qu’elle soit en montée…
Depuis mon entrée dans la compagnie, bien que je ne me sois jamais habitué à ces réveils brutaux et destructifs, j’ai néanmoins appris à feinter avec les passagers et leurs haleines ainsi que à ranger mes envies de meurtres matinaux, par la même occasion.
C’est une vraie gymnastique. Quand le passager ouvre les yeux, je fais semblant de lui parler, je fais du play-back ! Comme il ne m’entend pas et que de toute façon, cela lui est tout simplement impossible, il se décide à enlever ses bouchons d’oreilles. A ce moment précis, uniquement, j’utilise ma plus belle voix douce et suave, sans m’approcher d’un centimètre :
- Désirez-vous une tasse de café ?
Parfois, on tombe sur de sacrés numéros. En effet, un jour, un de mes collègues lors du petit déj, proposa poliment et avec grâce à une passagère américaine :
- Good morning madam, can I offer you cup of coffee?
La réaction du passager nous laissa sans voix :
- How that? I paid it your coffee! You know the price which I paid? Fit-elle sur un ton désagréable.
Mon collègue retrouva vite sa voix angélique :
- I can understand that it can be difficult for you to awake you, but this is a valid reason to attack me verbally?
- You are a fucking French company! Enchaina t-elle.
- Yes, but we are flying on a fucking American Boeing! Fit-il, sortant soudainement de ses gongs et oubliant tout notre gavage commercial que nous fait subir l’entreprise.
- Don’t hesitate to call me if your coffee is not hot enough or to cold or too strong, or to black or if the cup is too small and what else? Au revoir Simone! Renchérit-il avant de se barrer aussi tranquillement qu’il était arrivé à la hauteur de cette vieille peau.
Ce qui était le cas d’ailleurs, dans tous les sens du terme.
La règle d’or du petit déjeuner est simple : ne jamais s’approcher, ne jamais tenter de rendre le réveil du passager plus agréable en lui susurrant des mots doux à l’oreille car dans ces cas là, il nous prend toujours par surprise.
En effet, la fatigue ralentit considérablement notre discernement et alourdit nos réactions. Un seul instant d’inattention et le passager tourne sa tête amenant sa bouche pâteuse à 2 centimètres de nos narines encore vierges. Il est trop tard, nous sommes dans sa ligne de mire. Le passager a tout son temps pour ajuster son tir et nous inoculer son venin d’un coup sec.
J’en ai vu des collègues se précipiter aux toilettes pour vomir…
Vomir ne m’est jamais encore arrivé à bord, pour l’instant. Me concernant, c’est plutôt dans le train que je vis cette situation au quotidien comme cette vieille d’aujourd’hui qui me distille à grand cœur une myriade de parfum aussi acide que toxique. Je n’ai pas encore assez l’expérience du train pour me créer un plan de défense qui deviendrait un réflexe naturel avec le temps.
C’est que je ne suis plus dans le contexte de mon boulot, je n’ai pas la vision globale de la situation, je suis en terrain quelque peu inconnu, je ne maîtrise pas.
Il y a un phénomène très intéressant d’ailleurs, concernant mes réactions que je peux avoir dans un même contexte de lieu mais avec un rôle différent.
En effet, quand je suis à bord en fonction, je suis comme un poisson dans l’eau ou plutôt un oiseau dans le ciel. Je suis conditionné par mes connaissances techniques et professionnels, entraîné à réagir au moindre pépin qui peuvent être ô combien nombreux, ce qui me rend serein. Le moindre bruit, la moindre odeur, mon cerveau m’indique la conduite à tenir aussi simplement.
- Mais t’as pas peur que l’avion explose quand même ? Me demande souvent des amis.
- Je ne prends jamais ma voiture en ayant la peur au ventre qu’un camion me transperce de part en part, me tuant sur le coup. Si cela doit arriver, que puis-je faire à part hurler de toutes mes forces ?
En fait, à bord, je suis acteur, je connais parfaitement mon texte. C’est même plus que du par cœur. C’est comme si mes interventions immédiates en situations dégradées étaient gravées au fer rouge dans mes chairs.
C’est sûr, en cas de fortes turbulences, il y a toujours une appréhension de ma part mais je l’apprivoise très vite et repart aussi vite que les turbulences sont apparues, sans crier gare.
Par contre, quand je suis passager lambda, le fait d’être assis comme les autres, d’être passif, de subir les turbulences par exemple, m’indispose grandement. Je ne suis pas rassuré. Il m’arrive même de transpirer comme un bœuf ou Nicolas Sarkozy en meeting je ne sais où, ou bien encore Johnny Hallyday après 2 minutes de concerts.
Le moindre mouvement étrange ou soubresaut et j’ai l’impression qu’il y a un problème grave qui se prépare. C’est comme si je n’avais jamais été steward, comme si c’était la première fois que je prenais l’avion. Comme si ce contexte particulier de l’aérien m’était parfaitement inconnu.
En d’autres mots, de façon plus simple, quand je suis passager, je suis comme une petite crotte, je flippe comme ce n’est pas permis…
- T’es une tarlouze en fait ! Me répondit un jour un ami après que je lui ai fait part de ce phénomène.
- Ouais…On est tous un peu tarlouze tu sais ! Lui répondis-je, le sourire à la bouche, le taquinant gentiment.
En effet, c’est ami, c’est du brut de décoffrage, des gros muscles, une moustache bien fournie et bien noire et d’un machisme incroyable. Pas question d’imaginer qu’il puisse tomber amoureux d’un autre mec ! Quelle horreur ! Sa réaction fut toutefois remplie d’humour, comme à son habitude.
- Une tarlouze moi ? Plutôt m’faire enculer oui !
C’est avec cette remarque rigolote que je m’apprête à pousser la porte de la salle de briefing non sans l’appréhension une fois de plus de savoir avec qui je vais voler…
Juste avant de passer la porte, j’avais jeté un coup d’œil sur la liste d’équipage pour me donner une première idée.
En effet, d’après nos matricules, un peu comme à l’armée, nous connaissons l’ancienneté de nos collègues. Aujourd’hui, sur la liste, il y a deux gros morceaux, un vieux steward, une vieille hôtesse, comme on dit.
Avec ce genre de spécimens, de plus en plus rare dans la compagnie, il y a deux solutions : Soit nous avons à faire à de gros cons aigris, soit à des « cool mon pote ». D’ailleurs, chez les « cool mon pote » qui se réduisent comme un peau de chagrin, au rythme des départs en retraite, à cinquante ans, on trouve beaucoup plus de mecs que de filles.
Souvent, nous pouvons en voir certaines, après quinze mille heures de vol, toutes décaties, presque grand-mères« pourrir » de jeunes hôtesses.
Un jour, il a bien longtemps, j’avais posé la question à l’une d’entre elles. Une chose était sûr, elle avait franche du collier :
- Tu veux vraiment savoir mon lapin ? Elles me font chier avec leurs beautés ! Elles sont toutes pimpantes, rayonnantes. Moi, la beauté est derrière moi mon chéri et puis, ce qui m’énerve le plus c’est qu’elles peuvent s’envoyer en l’air avec les plus bels étalons de la boite ! J’ai tellement baisé ! Si tu savais ! Mais voilà, ma dernière partie de jambe en l’air, elle remonte à Août 73 !
- Non ?c’est vrai ? Soixante-treize ?
- Non, j’exagère ! Enfin…presque ! Tu sais, ça bien longtemps que j’suis plus coté à l’argus ! Tiens, ça te dirais, toi de rouler en Peugeot 104 ?
J’étais, à ce moment précis, assez embêté de ma réponse qui ne venait pas. De plus, je sentais qu’elle tentait, d’une jolie façon, de m’attirer dans sa toile. Je discernais même l’araignée, toute velue, à l’affût, prête à se jeter sur ma chair fraîche.
Comme, elle me tendait la perche, utilisant un langage imagé, je me suis engouffrée dans la brèche :
- Tu sais…
- Ah ne me dis pas que c’est dans les meilleurs pots qu’on fait les meilleures soupes ! Attention mon poussin ! Me coupa t-elle, le sourire aux lèvres et une lueur lubrique dans ses pupilles.
- Tu sais, je roule en 2CV ! Et c’est un régal ! Et comme le disait si bien Depardieu dans les Valseuse, tu les sens bien, les coussins d’huile, sous ton cul !
- C’est vrai ? Me demanda t-elle, de plus en plus intéressée.
Bien qu’à cette période je me perdais sans m’en rendre compte dans les dédales du plaisir de la séduction et du sexe, le terrain devenait glissant pour moi. Je ne jouais plus dans la même cour. J’étais chez les grands en ayant l’impression d’avoir sauter une classe, voire deux.
J’avais déjà à cette période, l’habitude de taper la liste d’équipage uniquement pour savoir s’il y allait avoir de la « meuf » à bord. D’après le nom et prénom d’une d’entre elles, si l’assemblement des deux me plaisait, je me lançais le challenge de la séduire.
Parfois, j’étais obligé de changer mon fusil d’épaule car la réalité n’était pas fidèle à la liste. Ce qui m’importait, c’était, au-delà de séduire, d’être accepté, désiré, aimé ! Le sexe, n’était qu’une finalité dont je me passais le plus souvent. Dés que la fille me donnait un baiser, j’étais en extase, j’avais le « oui » que je cherchais nuit et jour. Ensuite, il fallait que je me prouve, une fois de plus, tel un cercle vicieux, que ce « oui » était autre chose que le hasard de la vie, que je pouvais être aimé.
Ainsi, avec cette vieille hôtesse, je me suis laissé prendre dans la toile de l’araignée, pas si velue que ça et me suis laissé agréablement dévoré.
C’est bien après, qu’un ami cher, m’a aidé à allumer la lumière à tous les étages et que j’ai pu, grâce à lui, trouver le bonheur en moi, tel une paire de lunette que l’on cherche partout en vain alors qu’elle est posée délicatement sur notre pif.
En tous cas, du pif, j’en ai manqué lors du briefing, avec mes fameux »vieux ». En effet, contre toute attente, je me suis retrouvé avec deux « cool », dont un spécimen masculin.
A l’issu du briefing, celui-ci s’est adressé à moi avec toute la gentillesse et bonté du monde :
- Ca va fils ?
La dernière fois qu’un vieux m’a dit ça, ça ne l’avait, mais alors, pas du tout fait. C’était d’ailleurs, pour moi, le spécimen du vieux con qui a tout vu, tout fait :
- T’es gentil papa, retournes donc en première à bouffer ton foie gras de canard et attendre ta retraite que je vais devoir payer !
J’avais été très con ce jour là, j’avoue. Il n’y avait aucune raison de réagir de la sorte à part celle de l’envier de partir en retraite bientôt et de se la couler douce en première classe avec ses deux seuls passagers alors qu’on trimait avec les collègues avec nos cinquante passagers par tête.
Mais aujourd’hui, quand mon voisin de briefing, à trois vols de la quille, s’est adressé à moi, j’ai senti comme de la chaleur pénétrer en moi. Une chaleur chaude, enivrante. J’ai senti les pores de ma peau s’ouvrir délicatement. Un bien-être m’a envahi. J’avais l’impression d’un bol d’air pur d’oxygène tel l’effet de la première respiration que l’on fait après une séance d’apnée à la piscine.
Je l’ai regardé au fond des yeux. Ils étaient remplis d’amour.
Son « ça va fils » m’a filé la patate ! Le vol était archi complet comme aiment bien dire nos chefs stressés. J’en avais rien à faire. De toute façon, on ne eut pas mettre plus de passager que de sièges. Enfin…ça dépend. En effet, sur les lignes courts et moyens courriers combien de fois a-t-on pris, « par dessus bord » des collègues, dans les toilettes sur avion plein !
Mon collègue m’avait apporté une forme olympique. Les douze heures de vol, j’allais les faire les doigts dans le nez !
Durant le vol, on s’est marré comme pas permis avec mon « papa ». Je n’ai pas vu passer les quatre de garde, en sa compagnie.
Arrivé à Tokyo, nous étions tout de même sur les rotules. Je n’avais qu’une envie : me coucher, bizarrement…
Il insista pour que l’on aille manger un bout ensemble, dans un petit boui-boui qu’il connaît depuis trente ans.
- Allez ! Viens fils ! Tu vas voir, tu vas adorer, j’en suis sûr ! Tu connais les yakitoris ?
- Euh…Non !
- C’est des brochettes de poulets ! C’est succulent ! Viens j’vais t’faire découvrir ! Ah ! J’en suis tout content !
Il guettait ma réaction à l’issu de ma première bouchée :
- Alors ? T’aime ? T’aime ça ? Me demanda t-il, impatient et tout excité.
- Ah ouais ! C’est super bon ! Ce qui était en effet le cas !
- Aaaaaaaah ! J’en étais sûr ! Ca m’fais plaisir ! Tiens bois du saké chaud pour faire passer !
Le saké chaud était merveilleux, il coulait comme du miel au fond de ma gorge.
- Tu aimes ? Génial ! Fit-il à mon hochement de tête. Reprends-en, vas-y. Fais toi plaisir.
Ce fut un repas de Roi. La note le fut toute autant. Quand au saké, il m’avait bien attaqué tout comme mon collègue, qui commençait à me caresser la cuisse sous la table.
J’étais sur le cul…A aucun moment, j’aurais pu m’en douter.
Il a finalement reprit sa main et nous sommes allé nous coucher, chacun dans son lit.
- Tu m’appelles quand tu te réveilles fils ? Ok ?
- Ok mon pote ! Dors bien, à demain.
Tous les projets de visite que nous avions fait à bord sont finalement tombés à l’eau. Le décalage horaire y fut pour beaucoup. Chacun le gère comme il peut.
Et puis, honnêtement, j’avoue, j’avais un peu peur pour mes fesses…
Sunday, April 15, 2007
Chapitre 9
Pourtant, je serais bien resté quelques jours de plus avec ma fille pour profiter du printemps. D’ailleurs, dés les premiers rayons du soleil, dès les premières douces chaleurs qui ont eu effet de faire tomber chemises et pantalons, on ne s’est pas fait prier pour se balader en vélo.
Que se fut bon et agréable ! D’une année sur l’autre, j’oublie très vite le bien-être de sentir la douce brise sur mes bras nus, les petits frissons de délice sur mon corps tout entier.
Pour l’occasion, j’avais acheté un siège bébé afin de partager ce moment avec ma fille tout juste âgée d’un an. J’étais tout excité de lui faire découvrir ce plaisir simple. D’ailleurs, tout heureux, j’appelais ma femme pour lui en faire part.
- Elle a fait dodo sur le siège ? Me demanda t-elle.
- Penses-tu ! Lui répondis-je aussitôt.
En effet, elle n’a pas laissé une miette de ce qu’elle a vu. Ses petits yeux écarquillés se baladaient de part et d’autres de la chaussée. Une douce brise venait caresser son visage et soulevait ses petits cheveux fins. On aurait cru que quelqu’un avait branché un sèche cheveu en position 1 et s’amusait à lui passer avec attention devant elle.
Elle était belle, resplendissante.
J’aurais pu rester comme ça, assis sur ma selle, bien que je commençais à avoir mal au « cul », quelques jours de plus. En effet, il faisait beau, il faisait bon. De plus, les météorologistes, tels des médiums devant leur boule de cristal, nous prédisaient du bon encore pour la semaine.
D’habitude, j’aurais été tenté de poser une journée enfant malade pour poursuivre ces moments agréables Mais malgré cela, j’avais envie de faire mon vol. Pas de partir en vol, non, c’était juste l’idée d’aller à Bogota qui me donnait envie.
Cependant, quand j’ai envie de travailler, je me méfie car à chaque fois, je me retrouve bizarrement avec un équipage de « merde » ! Et c’est comme ça à tous les coups. J’arrive pourtant avec mes meilleures intentions, je suis déçu au final.
- Qu’importe ! Me suis-je dit. Je vais en profiter pour boire quelques cafés en terrasse, me balader gentiment, et surtout, me reposer. J’en ai besoin…
La veille de mon vol, j’ai du me rendre à Paris car mon décollage était programmé aux aurores. Un vol de plus de 11h, ça se prépare. Pas d’alcool, pas d’excitant, du calme, de la tranquillité et une bonne grosse nuit de sommeil.
Au tout début de ma carrière de navigant, à peine avais-je débarqué, je filais en soirées, je partais en virées et j’enchaînais les excès. Du même coup, j’accumulais les arrêts maladies, pour épuisement.
Depuis 5,6 ans, je prends soin de mon corps, de ma santé. En escale, même si un plan de folie se présente, je me douche et je vais au lit.
Souvent, j’entends les quolibets de certains de mes collègues, ceux-là mêmes qui se retrouvent sur des Bogota jamais par hasard… :
- T’es une tarlouze putain !
- Pti joueur ! Tu vas pas t’coucher maintenant !
- Ah quoi ça sert de faire ce métier si passes ton escale dans ta chambre ?
Au début, j’avais du mal à assumer ces remarques. Je répondais souvent agressif :
- Attends, t’étais encore dans les couilles de ton père que je volais déjà !
Maintenant, je suis beaucoup plus zen. Pour reprendre l’expression d’un ami cher, je vise la totale indépendance des bonnes ou mauvaises opinions d’autrui. Mais force estde constater que j’ai encore du pain sur la planche…
- Oui, c’est vrai, j’suis une tarlouze, une tapette, un pti joueur et c’est pour ça que j’vais aller m’pioter !
- Allez ! Viens ! ça sera plus sympa à plusieurs !
- Attends, si t’as peur de t’emmerder, restes à l’hôtel !
- N’importe quoi ! J’ai pas peur !
- Ba alors ? qu’est-ce tu fais encore là ? Vas donc t’amuser, prendre du bon temps !
Depuis que j’écoute mon corps et que je prends en compte mes émotions, je me sens revivre. J’enchaîne les vols plus facilement.
Ce soir, avant de partir en vol, je sais que je serais au lit à 21h tapante, dans le lit de ma mère…sans elle, bien entendu. En effet, elle est en week-end. Et c’est très appréciable de sa part de me prêter son appart car j’évite par l même occasion de payer une chambre d’hôtel minable sur la plateforme de Roissy.
En me réveillant le matin du vol, bien que je fus encore dans la nasse, je sentais que mes batteries avaient été suffisamment rechargées. Comme mon téléphone portable, elles indiquaient 3 bâtons sur 4. Il parait qu’il ne faut pas débrancher un téléphone en charge de peur de l’esquinter. J’espère qu’il en est autrement pour l’être humain…
- Ca va l’faire ! Me suis-je dit, pour me donner du courage car pour le coup, je n’avais, mais alors, plus du tout envie d’aller à Bogota. Nulle part d’ailleurs…
Au briefing, un collègue a fait son caca nerveux en exigeant de bosser à l’office, seul poste qui nous dispense de faire le guignol en cabine. On a juste remplir de cassolettes chaudes nos petites carrioles. Nous, on appelle ça des voitures.
Ce qu’il y a de marrant, c’est que chacun d’entres nous possédons un vocabulaire différent suivant la compagnie d’où l’on vient. Ainsi, on trouve également des commodies, des trolleys ou autres VRA, abréviation typique dont personne ne connaît la signification.
Bref, il a fait son bourrin d’un ton menaçant et autoritaire. Les 2 chefs de cabine, en attendant la chef de cabine principale, se sont laissés bouffer. En fait, pas autant que cela. En effet, ce collègue était le plus ancien sur la liste et dans ces cas là, la « maîtrise », comme on dit, laisse faire, en fermant bien les yeux…
Moi, à vrai dire, je n’apprécie pas ce genre de comportements, de part et d’autres d’ailleurs, mais comme il en est ainsi, j’accepte et je ferme ma « gueule ». De toute façon, peu importe le poste qu’il restera, je l’accepterais volontiers.
Un peu plus tard, à bord, ma chef de cabine s’adressa à moi, un peu confuse :
- Dis donc, c’est quoi ces méthodes ? Parlant du fameux collègue. C’est pas une attitude ! Ca met à mal la synergie de l’équipage !
- Tu sais, si personne ne recadre ce genre d’attitude comme tu dit, c’est la porte ouverte à tous les excès ! Et je pense que vous seul avez la position pour recentrer chaque membre d’équipage sur sa mission. Lui répondis-je gentiment.
- Oui mais tu sais…reprit-elle en commençant à se dédouaner.
- Si ça te gêne, c’est à toi d’agir je pense ! Et puis, attends ma chérie, t’es quand même bien payée pour ça ! Mais rassures-toi, j’te comprends, j’suis un peu pareil tu sais ! C’est typiquement Français ça ! On se plaint, on est jamais content et patati et patata mais au bout du compte, quand il faut agir, c’est ville morte !
Finalement, elle est allée dire ses 4 vérités à notre charmant « stew ».
Selon ses dires, il lui promit de laisser son poste à quelqu’un d’autre au retour. A voir…
Pendant l’embarquement, je fis la connaissance de notre chef de cabine principale qui fut transparente au briefing.
- Eh bien, ça promet ! Me suis-je dit.
En effet, elle faisait fermée et avait les traits tirés. Elle me faisait penser à toutes ces vieilles hôtesses de 45-50 ans qui ont grillés leur vies sous le soleil, se sont noyées dans l’alcool, perdues dans le sexe et qui se retrouvent à quelque mois de la retraite, seule, sans enfant, certes avec des gallons brodés sur la chemise mais toujours locataire ayant laissé partir en fumée tous leurs salaires. Elles sont aigries et méchantes avec toutes les jeunes hôtesses entrant dans la compagnie, toutes jolies, toutes pimpantes.
Je me suis décidé à ne pas rester prisonnier de cette impression. J’ai donc engagé la conversation pendant les contrôles de sécurité et de sûreté.
- C’est quoi ton pti nom ? Lui demandais-je avec un grand sourire, bien que cette information allait aller directement dans la corbeille. En effet, entre collègues, personne ne s’appelle par son prénom ou bien, à de rares reprises. On se donne la plupart du temps, des ptits noms gentils du style : mon canard, mon chéri, ma belle, mon poussin. Parfois, et c’est du quinzième degré, cela vole beaucoup plus bas : enculé, connard, ma ptite pute…
C’est d’ailleurs, plutôt sur le vol retour que l’on s’appelle ainsi, après une escale passée ensemble à rire, jouer, se découvrir et découvrir. On a l’impression de se connaître depuis 20 ans. On s’est vu en slip ou bikini, partagé des moments intimes de nos vies tout en sachant, qu’après le retour à Paris, on ne se reverra jamais, que l’on oubliera tout ou presque. La mayonnaise qu’on doit faire prendre très vite s’écroule aussi vite qu’elle est montée. Problème de sel sûrement…
Mais pour le moment, j’attends la réponse de ma chef :
- Josiane ! Me répondit-elle, me renvoyant mon sourire.
- Josie ? Lui fis-je afin de casser la glace qui grâce à ce sourire échangé, s’était réduite à une fine pellicule.
- Oui, c’est mon surnom dans la famille.
- Et ton nom ?
- Pavé ! P-A-V-E comme un pavé. C’est comme Pivert, P-I-V-E-R-T.
On éclata de rire tous les 2. Elle me faisait la réplique entière de Louis de Funès dans Rabbi Jacob où, interrogé par les flics, il se mettait à faire des bruits d’oiseaux :
-Oui, Victor Pivert, industriel à Paris ! Groiiiiiiiik , kékéké, groiiiiik…tapant des doigts sur sa Citroën DS noire.
J’ai ri jusqu’aux larmes.
Après ceci, j’ai su que ça allait le faire bien que j’avais quelques doutes persistants quand je l’ai aperçue, s’empiffrant de raisin frais, derrière le rideau de la classe affaire, en plein service.
Bien que les chefs de cabine principaux ne soient pas intégrés au service, il est toujours agréable et reposant d’avoir une paire de mains supplémentaires.
- Ca va être une feignasse tu vas voir ! Dis-je à mon binôme.
Et pan ! Sur le bec ! J’avais été médisant. Je l’ai vu arriver, finissant d’avaler un grain de raisin qui semblait prendre le mauvais chemin.
Après un petit tour derrière les rideaux, une nouvelle fois, toute la cabine l’entendit tousser de toutes ces forces afin de remettre son grain dans la bonne direction. Puis, de retour, les yeux humides et larmoyants, elle mit la main à la patte. Et elle n’a pas chômé la Josie !
Le moment de servir le plat chaud à nos convives arriva. C’est « le » moment que je déteste. En effet, sur le menu, il y a 3 choix annoncés. Dans l’absolu, c’est bien, je trouve. Mais annoncer du choix en sachant pertinemment que certains clients n’en auront pas vu que le choix n’est proposé qu’à 60% pour chaque plat, on sait qu’on va se faire pourrir…Et ça m’agace !!!
Les trois-quarts de ma cabine servie, il ne me restait plus de plat du jour dans ma « voiture » et 4 clients à servir…
Prenant mon courage à deux mains, vu que je n’en avais pas plus, ce qui était bien dommage, je demandais à mon prochain client s’il avait fait son choix. Sans me laisser finir ma phrase que j’avais pourtant préparée longuement, ni me regarder, il me lâcha, autoritaire:
- Plat du jour !
Je me suis agenouillé devant mes plateaux désespérément vides. Bizarrement, je trouvais la position agréable. Je suis resté en position puis j’ai attendu…Je ne savais pas ce que j’attendais en fait. Enfin, si, j’attendais le salut, tout simplement et comme j’ai pu me le dire :
-Putain mais qu’est-ce qu’il branle !! Il en met un temps !
Je décidais finalement de demander à ma collègue, située dans l’allée opposée, s’il lui restait un filet de pintade. Je me suis appliqué du mieux que je pouvais afin d’atténuer la réaction de mon client que je craignais :
- Vous restes t-il un plat du jour pour que je puisse répondre favorablement à la demande de mon client ?
- Non ! me fit-elle sans tourner la tête, me laissant seul dans l’embarras.
Je pestais auprès de mon entreprise qui se fout, en fait, de sa clientèle. Ce qu’il l’intéresse, c’est son fric, ni plus ni moins. D’ailleurs, je ne critique pas, elle ne fait que remplir le contrat qui la lit à son client : l’emmener d’un point A à un point B.
Ce qui m’énerve, c’est son hypocrisie en nous mettant la pression afin de le garder dans son giron :
- Notre produit est bon ! Nous comptons sur vos compétences pour le mettre en valeur !
Je me demandais donc, comment allais-je bien pouvoir mettre en valeur ce plat du jour qui me faisait cruellement défaut.
- Je suis désolé Monsieur, je peux vous proposer, par contre, notre lieu jaune aux épices ou le Chateaubriant…
- Je ne mange ni poisson, ni viande rouge ! Donc, se sera le plat du jour ! Me répondit-il aussitôt sur un ton un peu hautain du style : J’veux rien savoir!
A cet instant précis, un souvenir fit surface. Je me rappelais qu’un ami proche, doté d’une solide expérience du métier, se permet, en toute politesse et tact, de ramener les gens à la réalité. Et je repris, tel quel, le discours qu’il avait tenu à ce passager exécrable qui faisait tout un cake de ne pas avoir de bœuf :
- C’est inadmissible, Ya plus d’boeuf !! qu’il hurlait, tout rouge.
Ainsi, je me suis adressé à mon client tout calmement mais avec une petite appréhension, tout de même :
- Je suis vraiment désolé Monsieur, nous n’en avons plus.
- Comment ça ? C’est votre plat du jour et vous n’en avez plus ? Vous croyez que c’est sérieux ça ? Me fit-il, atteignant un sommet dans le désagréable.
- Dites-moi, Monsieur, depuis quand savez vous que vous n’aimez ni le poisson, ni la viande rouge ? Lui demandais-je.
- Euh…Fit-il un peu surpris.
- Pourquoi, en lisant le menu, n’êtez vous pas venu me demander de vous mettre un plat du jour de côté, gentiment ?
- Mais qu’est-ce qu’il me fait ? S’emporta t-il, regardant son collègue, afin de trouver un appui.
- Vous vous permettez bien de me hurler dessus devant tout le monde, vous pourriez venir me voir discrètement pour le choix de votre plat chaud !
A ce moment, j’étais encore calme et serein, même si je prenais conscience que ça sentait le roussi…et que reprendre le discours de mon ami dans un contexte complètement différent, sans tact de ma part, fut une très mauvaise idée.
- C’est un monde ! Vous savez combien je paie mon billet ? Renchérit-il.
Le salut arriva, sans que j e m’y attende, tel un éclair, déchirant l’air :
-Oui, Monsieur Peterman !
Le fait de l’appeler par son nom eut pour effet de le surprendre dans un premier temps, puis de le calmer. Le fait de se sentir prit en considération eut pour effet de l’adoucir.
A bord, nous possédons un outil qui nous aide beaucoup. Il s’agit de la liste complète des passagers. Elle nous permet de savoir à qui nous avons à faire, entre autres choses. Et parfois, comme ce fut le cas, en appelant le client nominativement, cela permet tuer le conflit dans l’œuf.
Ainsi, mon « Mr Peterman » eut l’effet d’un ballon de baudruche se dégonflant, instantanément.
Cela étant dit, il n’y avait pas plus de poulet. On en était toujours au même point. C’est alors, qu’une petite voix se fit entendre dans le coin de ma tête, la voix de ma femme :
- Ya plus d’poulet ? Ya plus du poulet. Il est pas content ? Chef de cabine. Point final.
Je décidais donc de faire confiance à cette petite voix adorée. Et puis surtout, ça m’arrangeait.
J’avais pourtant l’impression de baisser les bras. Mon orgueil en prenait un coup, j’étais incapable de gérer cette situation, pourtant simple. D’habitude je gère des passagers qui se donnent des coups de genoux dans les sièges parce que l’autre ne veut pas redresser son siège pendant le repas. Et là, je me prends la tête avec un poulet !
Finalement, je décidais de moi-même de laisser tomber l’affaire et d’appeler la chef de cabine. C’est son rôle, elle est payée pour ça. C’est elle qui touche 1000 euros de plus que moi, en bas à droite sur la fiche de paie !
Souvent mon frère me demande :
- Pourquoi tu fais pas chef de cabine ?
- Oh, c’est bon ! C’est toi qui doit gérer les cons ! Non merci !
- Attends, me fait-il, grâce à eux, tu palpes vachement plus ! Penses-y !
- Mouais…
C’est vrai que son raisonnement tient la route. Je me suis présenté plusieurs aux sélections. Mais la porte était fermée…Ce n’est pas étonnant, même si je trouve que les critères de sélections sont in buvables, si je ne me projette pas dans la fonction, comme je le fais aujourd’hui avec mon ‘poulet’, je peux toujours attendre.Comme je peux toujours attendre tranquillement, les pieds sous la table, que ma mère me tartine mes biscottes de confiture au p’ti dèj:
- C’est ça oui ! T’as seulement l’droit d’y croire !
Ce que je croyais, dur comme fer, d’ailleurs, c’est que ma chef de cabine allait me donner l’exemple qui me servira d’expérience.
Qu’elle ne fut pas ma surprise de voir ‘mon’ client quelques minutes plus tard, déguster un poulet !
- Sans jeu de mots, comment tu l’as pondu ton poulet ? Demandais-je à ma chef.
Un peu penaude, elle me répondit :
- Tu vas m’détester…j’lui ai donné mon repas…
Pour discréditer quelqu’un, en l’occurrence, moi, il n’y a pas mieux. Je lui en ai fait part d’ailleurs. Calmement.
- Si on agit comme ça, c’est n’importe quoi ! J’passe pour qui maintenant ? On passe pour qui ? Si y’a plus d’poulet, y’a plus d’poulet ! Lui dis-je sûr de moi, alors que j’avais été bien incapable de le dire moi-même au passager.
- Oui, mais c’est un client important…
- Ba tiens, on a qu’à l’sucer pour le détendre aussi !
Elle était confuse et moi, en colère, contre…moi.
-J’suis désolé ! Me fit-elle.
-Rassures-toi, moi aussi ! Allez, viens, on se sert les coudes et on y va !
Ainsi, nous avons pu reprendre notre service, détendu et souriant. Chef de cabine, j’ai du pain sur la planche ! Mais la corbeille est presque pleine, c’est pour bientôt…
Ce fut la seule anicroche du vol, à part cet autre client qui se plaignait que le fromage soit servi trop tôt :
- C’est pour raccourcir le service qui, aux dires de nos clients fidèles, comme vous, est beaucoup trop long. Lui ai-je répondu.
- Mais c’est n’importe quoi, vous l’savez bien !
- Je ne fais qu’appliquer la méthode Monsieur. Cela étant dit, si vous avez ds suggestions à faire, c’est avec plaisir que vous invite à les écrire sur papier et je ferais suivre au service concerné.
- Mais ça sert à rien !
- Avez-vous déjà écrit Monsieur ?
- Non, c’est une perte de temps !
- Vous pensez que cette également une perte de temps de vous plaindre auprès de moi ?
- Euh..oui c’est vrai !
- Alors pourquoi vous le faites ? Lui répondis-je en rigolant.
- Oui c’est vrai, vous avez raison ! vous pouvez me déservir ?
- Avec plaisir monsieur ! Lui dis-je en me forçant à y penser…
C’est avec ce genres d’attitudes que je me rend compte, comme me disait une collègue dernièrement, qu’à part, boire, manger, chier et flipper, les passagers « s’emmerdent » à bord.
Après ces quelques péripéties, ce fut le moment du repas pour nous. Nous avons commencé à parler maison, taux bancaire, longueur de crédit…
Alors que la discussion était enrichissante et agréable, un cheveu vint se poser sur la soupe. Le cheveu n’était ni plus ni moins que le co-pilote qui se mêla à la conversation :
- 25 ans ? Putain mais comment vous faites pour vous endettez comme ça ! Fit-il, levant les yeux au ciel.
Je lui ai répondu sur le champ, devant mes 2 charmantes collègues, désabusées et bouche bée :
- Comment on fait ? On a pas l’choix mon gars ! Réfléchis un peu ! T’apprends pas ça à l’école des pilotes ?
Il retourna aussitôt dans ses appartements, devant au cockpit. On ne le revit plus du vol, ni de l’escale, à part au petit déjeuner à l’escale, où nous nous retrouvons tous.
- Ouais, j’suis en train de me faire construire une villa de 500 mètres carrés ! Fit-il fièrement.
- Ah oui ? Où ça ? Lui demanda le commandant de bord.
- En Ukraine, ma copine est de là-bas ! J’vais pas m’emmerder à prendre une Française, elles -sont trop connes, excusez moi les filles !
- C’est pas plutôt parce que tu t’prends des râteaux que tu tiens ce discours facile ? Lui demanda la chef de cabine principale, membre des chiennes de garde.
- N’importe quoi ! Elle est amoureuse de moi ! c’est dingue !
- Tu m’étonnes qu’elle t’aime ! reprit-elle.
On s’est tous mis à rire. Malheureusement, des numéros comme celui-là, il y en a un paquet dans l’entreprise chez les pilotes. Par contre, ils ne se vantent pas de s’être fait plumer après !
Les pilotes, c’est vraiment un monde à part. Ce sont les enfants gâtés de l’entreprise. Ils ont tous ce qu’ils veulent. Il faut dire que pour revendiquer la moindre chose, ils sont forts les gars ! C’est un pour tous et tous pour un ! Ca, ils ont bien compris la phrase ! Et c’est d’ailleurs tant mieux pour eux.
Nous, les hôtesses, stewards, ont est trop cons. On se plaint tous le temps, on critique toujours les pilotes mais quand il faut agir, on est incapable de s’unir, incapables de voir plus loin que nos prochaines vacances.
Un jour, ami me disait qu’il trouvait que j’étais jaloux des pilotes.
- Je suis envieux de leur unité, nuance. Lui ai-je répondu. Qu’il gagne beaucoup d’argent, c’est très bien ! Il faut être content de cela ! Ca m’aide à regarder vers le haut.
C’est comme à l’école, quand je revenais avec un 13 et que je m’en satisfaisais sous prétexte que les autres avait eu moins, mon père me remettait sur la bonne direction :
- C’est vers le haut qu’il faut regarder ! Ton copain a eu 18 ? Sois content pour lui, il te montre la bonne direction ! Remercies-le !
C’est vrai que j’envie leur taff aux pilotes, car à part faire de la « radio », ils bouffent, dorment, lisent, bien assis dans leurs sièges et bien au chaud. De plus, l’air du cockpit est renouvelé dans son intégralité toutes les minutes alors qu’en cabine, on tire la langue. Pour faire des économies de kérosène, l’entreprise, en échange de prime s conséquentes, demande aux pilotes de réduire en cabine, le conditionnement d’air…
Ainsi, les vols deviennent de plus en plus physiques car si les passagers ne s’en rendent pas compte vus qu’il sont assis, nous à tirer nos voitures, tout le temps en activité, on se crève. Parfois, il faut attendre que certains de nos collègues fassent de mini syncopes pour que le cockpit remettent le système au maximum…
Pour un grand nombre de pilotes, nous ne sommes que des « pousse gamelle », des « trous du cul ».
C’est d’ailleurs comme cela que nous a traité ce fameux co-pilote et sa maison de 3000 mètres carrés habitables…
C’est sûr, cela ne volait pas bien haut, on n’allait pas se glorifier mais pour une fois, tous ensemble, on lui est tombé dessus :
- Et qu’est- ce que tu préfères ? Etre un trou du cul, ou une grosse merde?
Ambiance…
Friday, April 06, 2007
Chapitre 8
Ce moment est toujours pour moi un grand saut dans l’inconnu. En effet, bien que chaque vol possède ses spécificités en matière de clientèle, de climats et d’ambiances, je ne sais jamais sur qui je vais tomber car on ne vole jamais avec les mêmes. Dans ma compagnie, on est 15000 environ, autant dire qu'on en a du monde a découvrir. Une vrai petite ville avec ses gens biens, ses fous, ses voleurs, ses mythos, ses malades et heureusement, ses barges, tout comme moi...
Autour du chef de cabine principal, avec ses deux barrettes blanches cousues sur les bouts des manches de sa veste d’uniforme, deux chefs de cabine s’apprêtent à nous prêcher la bonne parole.
Le premier va nous causer de sécurité. Ce sont souvent les mêmes items qui sont abordés, tels que l’ouverture en secours d’une porte, la localisation du défibrilateur semi-automatique, l’utilisation des toboggans-canots en mode dégradé, comme par exemple un atterrissage tout train effacé ou bien encore un amerrissage qui, entre nous n’est pas à souhaiter…
Un avion qui peut atterrir sur l’eau cela s’appelle un hydravion…tout simplement. Les 747, les Airbus 340 ou 330 ainsi que les Boeing 777 ne sont que des avions de ligne !
Un jour, j’avais raconté à un pote, que le synonyme d’atterrissage c’était ni plus ni moins que : éclatage de ‘merde’ sur du bitume! Un exemple très simple, un jour, j’ai sauté du plongeoir de 10 mètres à la piscine et j’ai fait un plat…
-« Qu’est ce que tu m’racontes là ? A quoi ça sert alors de parler d’amerrissage lors des démonstrations de sécurité si l’avion n’a aucune chance de se poser indemne sur l’eau ? » me demanda t-il, remettant en cause mon discours.
Je prenais soin de m’expliquer le mieux possible pour dissiper tous les doutes :
-« Un amerrissage en tant que tel, ça n’existe pas ! Ou alors, faut vraiment avoir du cul !! En fait, on parle d’amerrissage lors des phases de décollage et d’atterrissage en zones côtières principalement ou alors quand le terrain d’approche est situé à moins de 50 miles nautiques d’une étendue d’eau. Un décollage comme un atterrissage peut finir dans l’eau pour maintes raisons. C’est dans ce cas précis que l’on parle d’amerrissage, cas dans lequel, l’avion, en effet, est sensé flotter pendant plusieurs minutes, d’après la certification du constructeur...Voilà mon gars, tu connais tout, le reste ce n’est que de l’utopie! »
-« Mais tu dois flipper alors toi ? » renchérit-il.
-« Comme je crois au miracle, de toute ma force et de tout mon esprit, je pars au travail détendu ! lui répondis-je. Ce qui était vrai…
Ce qui est vrai également, c’est l’ennui le plus total que je ressens quand le deuxième chef de cabine commence son briefing commercial. Autant je trouve les rappels sécurité importants pour moi, autant me rappeler comment servir un plateau je trouve ça rasoir.
-« pensez bien à sourire, c’est important, également, pensez à dire bonjour et bienvenu..etc etc.. »
Etre payé 4000 euros par mois pour balancer ça, moi je veux bien être chef de cabine tout de suite. Ou est-ce qu’on signe ?
Etant donné que je prends beaucoup de plaisir à faire le peu de choses pour lesquelles je suis payé, je suis naturellement avenant, heureux, poli, souriant, enthousiaste, chaleureureux, ouvert…etc. Physiquement même, j’ai une position d’ouverture, prêt à aider, prêt à rassurer, à intervenir, je suis proactif, j’anticipe les besoins pour que ‘mon’ client passe un voyage agréable au plus haut point.
La zone d’ombre, que j’essaie d’éclairer au maximum, c’est la fatigue. La fatigue lancinante qui m’éloigne, si je n’y prête pas attention, de ma mission. Ce qui me permets de me rendre compte que ce fichu briefing commercial que je critique ouvertement comme inutile et stupide a du bon, finalement.
Une fois leurs discours terminé, c’est le chef de cabine principal qui donne la note finale, c’est lui qui donne le ton. D’après le ‘la’ annoncé, je sais tout de suite quel va être la qualité de leurs management et l’ambiance équipage qui va en découler.
En effet, si chaque vol est différent, chaque équipage l’est tout autant.
C’est d’ailleurs souvent un facteur de stress pour moi. Plusieurs questions refont surface avant d’arriver en salle de briefing. Même, la vielle, il m’arrive d’y penser.
Est-ce l’équipage va être sympa ?
Est-ce que l’ambiance va être agréable ?
Est-ce qu’il va y avoir des cons ? ( à part moi)
Depuis quelques temps, je ne me pose plus ces questions. Je me dis plutôt : je vais être sympa, je vais être agréable et joyeux, je vais être moi, sans oublier de faire le gentil con.
Cette façon de faire, a changé littéralement mon approche et la vie de mon vol. Je prends plaisir à m’imaginer travailler, je suis heureux et détendu quand je vais au travail.
Pour preuve, j’ai cessé d’avoir envie de chier en arrivant à Roissy, cessé d’avoir « la caca » à la simple vue des bureaux de ma compagnie. Et en effet, arrivé sur place, plus rien ne se passe. Je suis zen. Je reprends un rythme biologique normal si bien sûr, en tant que navigant, je mets de coté toutes les contraintes de vol comme la fatigue, la pressurisation, le décalage horaire et thermique, la turista, le palu qui guettent…j’en passe et des meilleurs !
Aujourd’hui donc, avant mon briefing, j’ai pris le temps de boire un bon café après m’être offert un bon repas à base de sucres lents. Tout ce-ci dans le calme et la plénitude.
Lors de mon entrée en salle de briefing, c’est une agréable surprise qui s’offre à moi. En effet, plus de la moitié de mes collègues me sont familiers et sympathiques. Cela part du chef de cabine au chef de cabine principal, deux gros fêtards invétérés alcooliques.
C’est d’ailleurs un peu un pléonasme car dans le monde des navigants, en escale, tous personnels navigants est d’emblée alcoolique, drogué et mytho !
Le trait est bien sur grossier, quoique…
Bref, avec eux à la barre, le vaisseau aura beau tangué de toute part, nous arriverons tous saints et sauf à destination même si nous partons avec un commandant de bord avec qui j’ai vécu il y a quelques mois un feu moteur et une détection feu en soute électronique qui a déclenché en moi une diarrhée mémorable…
Avec tous ces ingrédients nous voilà parti pour une folle et joyeuse journée qui se finira bien tard au bord de la piscine de l’hôtel à Lomé, en slip, dans une ambiance joyeuse, entourés de moustiques et de boissons aussi diverses que variées…
Chapitre 7
C'est un prof d'histoire-géo et de Français qui nous avait sensibilisé au manque de moyen cruel du Burkina Faso à vaincre l'illettrisme. Je me rappelle très bien de lui même si je ne l'ai jamais eu comme prof. Il habitait dans notre ville, pas loin du collège d'ailleurs.
Un jour, en passant devant chez lui, je l'avais aperçu, plongé dans sa lecture au milieu de son salon qui, porte ouvertes, donnait sur la rue. Pipe à la main, bouquin dans l'autre et lunettes rondes vissées sur le pif, il me faisait penser à un grand philosophe, bien qu'à cette période la philosophie n'évoquait pour moi que grande barbe fournie. Plus la barbe était blanche, plus elle révélait pour moi; la qualité et le sérieux du philosophe.
C'est bien plus tard, au lycée, que l'initiation à la philosophie eu raison de la fameuse phrase de ma mère:
-" La philosophie? C'est l'art de parler pour ne rien dire!"
Pour moi, la philosophie devenait l'art de la rhétorique. Je compris très vite que la philo, était un outil incroyable dans la vie, les mots dépassant de beaucoup leur simple définition.
Mais voilà, la pauvreté financière du Burkina ou du Faso, 2 pays que la décolonisation a regroupé en un si je suis sûr de mes sources, ce n'est pas de la philosophie à proprement parlée, c'est une réalité.
Avant de poser mes premiers pieds sur cette terre chaude, Ouagadougou la capitale suscitait en moi un sentiment de tranquillité profonde. Elle me faisait également penser à trois couleurs: le noir, le marron foncé et le jaune sable, sûrement du un peu aux nombreux reportages sur les disettes dans d'autres pays.
Ma première approche, fut, justement en approche à vue, dans le cockpit, assis derrière les pilotes.
Surgit de nulle part, du désert 'désertique', Ouagadougou apparaissait soudainement, comme un mirage, comme par magie aussi. Elle me paraissait être un oasis géant.
Mes pieds sur terre, je fus saisi par les couleurs bien différentes de celles auxquelles je m'attendait.
La ville faite de mur de parpaing, de bois et de tôles pour la plupart n'était qu'une déclinaison de 3 couleurs particulières: le sable jaune de mon imagination devenait un sable couleur ocre merveilleux, au dessus de nos têtes, un bleu légèrement voilé donnait un sentiment agréable de joie et de bien être. La végétation quant à elle, dense puis éparse de tant à autre semblait servir de liant tel un joint de carrelage vert gazon londonien, entre toutes ces maisonnettes, ces taudis, ces grandes avenues de sables.
La gentillesse des habitants m'a touché au coeur. Ils me faisaient penser à tous ces petits enfants qui n'ont besoin que d'un petit morceau de bois pour s'amuser et qui n'ont pas conscience du besoin matériel. Ils vivent, tout simplement.
D'ailleurs, une phrase restera à jamais dans ma tête, une phrase limpide, pleine de tranquillité et de paix. En effet, nous attentions depuis presque 2 heures notre chauffeur pour partir en 4x4 dans le désert.
Il arriva finalement, la fleur au dent. Un de mes collègues le tança doucement:
-" Bas dis donc? t'as vu l'heure quand même?"
Notre brave homme lui répondit, comme à tous d'ailleurs:
-"Vous les blancs, vous avez la montre, nous les noirs, nous avons le temps..."
Magnifique!!
Thursday, April 05, 2007
Chapitre 6
-Mais c’est toujours comme ça ! Personne ne se parle, personne ne dit bonjour, tout le monde fait la gueule !
Malgré les visages cachés, tel une protection de soi, je m’apercevais que je devais être le plus jeune, tant en âge qu’en ancienneté compagnie.
On a beau être « adaptable » comme nous le rabâche si bien nos instructeurs, d’un vol à l’autre, le changement d’appareil, de clientèles et d’équipage est souvent délicat à aborder.
Parfois, j’ai l’impression de tout mélanger, comme si je jouais avec de la pâte à modeler de 3 différentes couleurs flashies pour me retrouver inexorablement à la fin, avec une crotte toute grise uniforme.
De plus, après avoir vécu la rotation précédente avec un « super » équipage, je dois faire des efforts pour me remettre dans le sens de la marche.
-Et bien ! Ca va être fun…me suis-je dit en matant le bonheur de mes collègues…
Lors de l’attribution des postes de sécurité, j’ai été heureux de pouvoir faire l’embarquement en porte, ma bouteille d’eau à portée de main et de gosier. Car, en effet, souhaiter la bienvenue à plus de 500 péquins, ça assoiffe.
J’adore faire l’embarquement et ce pour 2 raisons. La première est pour le côté pratique car je n’ai pas à me taper un jeu de tétris géant à trouver de la place pour les bagages. Quand j’aperçois tout ce flot de valises à l’entrée de l’avion, je ne peux m’empêcher cette réflexion :
- Putain, mais ça rentrera jamais ! En pensant à mes collègues qui vont se cogner ce délicat exercice.
La deuxième raison est ma préférée des 2. En effet, en accueillant nos « convives » moi-même avec le sourire et mes meilleures intentions, je donne le « la » du vol.
En étant directement confronté à tous, en pénétrant profondément le regard de chacun, j’évacue ma peur de la foule. Je sais qu’après la fermeture des portes, je pourrai me balader dans tout l’avion, détendu et serein comme si j’étais dans mon salon avec des invités que j’aurais choisi.
Et personne ne vient m’emmerder pour des conneries ! Ca se passe toujours comme cela.
Depuis que j’ai remarqué ces résultats encouragements et appréciables, je vais toujours au devant des problèmes, au-delà des situations à risque qui apparaissent stressantes pour moi.
J’attaque le mal à la racine, comme on dit, je prends le taureau par les cornes. J’apprécie par la même occasion, toute la subtilité des images de notre langage car, m’imaginer littéralement prendre ce fameux taureau par les cornes…comme me dit un copain :
-Faut avoir une sacrée paire de… !
Pour revenir à mes moutons, si j’ose dire, l’embarquement est pour moi l’occasion d’un premier contact amical et chaleureux. Quelques gentillesses échangées, et je sais que mon passager va inonder de son bien-être une bonne cinquantaine de passagers assis autour de lui.
Ainsi, tous mes collègues vont hériter d’une cabine sage et détendue.
Mon raisonnement est peut-être farfelu certes, mais moi, j’y crois !
Souvent, d’ailleurs, pour rire, à la fin de l’embarquement je balance à mes collègues :
- Vous pouvez me remercier les gars ! Ils sont à point !
- C’est ça ouais ! Me répondent-ils sans mesurer le réel impact de mon accueil.
Aujourd’hui, ce n’était pas gagné d’avance, vu la « bétaillère » qui nous attendait. Mais tout s’est bien passé. Absolument tout .Personne n’a fumé aux toilettes, il n’y a pas eu un mot plus haut que l’autre et tous les « égos » ont été rangés au placard, tout naturellement d’ailleurs.
Ma théorie sur l’embarquement mise une nouvelle fois en pratique a encore porté ses fruits.
Pour être simple, j’ai pris beaucoup de plaisir et j’ai beaucoup ri également, notamment avec cette vieille dame, coiffée d’un chapeau de paille, me demandant, cherchant à être rassurée :
- Dites moi que Sarkozy n’est pas à bord ! S’il vous plait !!!
- Il est déjà rentré en France Madame ! lui ai-je répondu, rassurant.
- Vous en êtes sûr ?
- Ah !! Il est sûrement reparti ailleurs, mais une chose est sûre, Mr Sarkozy n’est pas à bord de cet avion !
- Ouf !!!!! fit-elle soulagée, face un sourire compatissant qui se dessinait sur mon visage.
Cela ne l’a pas empêchée de soulever la même question à tous mes collègues, sans aucune exception.
J’ai eu l’envie d’aller la questionner un peu plus tard sur sa Sarkophobie mais je n’ai pas eu une seule minute à moi durant ce vol, à taper la tchache avec chacun.
Quelques minutes après cette dame, sans savoir pourquoi, j’ai demandé à un passager qui me tendait des bouts des doigts sa carte d’embarquement s’il venait de Brest.
- Ba ? Comment vous savez ? me demanda t-il surpris.
- A vrai dire, j’en sais rien ! Quoiqu’il en soit, je suis tombé en plein dans le mille apparemment !Et donc ?
- Euh…
- Rassurez vous, c’est pas une question piège ! j’le répèterais pas, promis !
- Et ba…il pleuvait ! Un p’ti peu ! Par contre, on avait 10 degrés alors qu’à Paris il fait seulement 4 ! A croire qu’il fait meilleur sous la pluie ! Me dit-il l’air malicieux.
On a éclaté de rire tous les 2.
Sa réflexion rigolote m’a habité jusqu’à la fin de l’embarquement quand un vieux monsieur un peu bourru s’est présenté à son tour. On lui a gentiment demandé de patienter étant donné qu’un bouchon s’était formé dans l’allée centrale.
- Oui, il y a une cliente qui bloque tout le monde ! Fit ma chef de cabine principale.
- Laissez donc moi faire ! Un bon coup d’pied au cul et elle est assise en 2 secondes !
Je ne pu contenir un nouvel éclat de rire. Il venait du fond de mon cœur.
- Ce ne sont pas nos méthodes Monsieur ! lui répondit ma chef, de façon très commercial, son bâton bien encré dans ses fesses.
- Peut être Madame, mais durant la guerre d’Algérie, ça fonctionnait à merveille, croyez moi ! Parole de légionnaire !
Après avoir fait sauter le fameux bouchon, ma chef s’adressa à moi :
- Tu te rends compte quand même ? Ses propos ?
- T’es basée sur Amériques toi ! Lui répondis-je.
- Oui et fière de l’être quand je vois ce type de personnes incorrects et vulgaires ! Ca ne se passerait pas comme ça sur les Etats-Unis !
- Peut-être Chantal mais t’aurais un procès au cul à la moindre goutte de café déversée sur le pantalon de quelqu’un !
Elle était d’accord avec moi. D’ailleurs elle ne pouvait faire autrement car notre compagnie s’est acheté les services d’un cabinet d’avocats à plein temps aux Etats-Unis, juste pour traiter ce genres d’affaires affligeantes et de plus en plus nombreuses.
Sur les vols Antilles, nous ne sommes pas confrontés à ce genre de personnages avides d’argent et procéduriers. C’est une clientèle essentiellement de vacanciers avec, comme on a l’habitude de dire, tous les beaufs de France à moustache et roulant en R21 break, les « Mimiles », les Bidochons et compagnie…
- Eh ! Josiane, regardes ! ya du rouge sur nos plateaux ! Hurle l’un d’eux, s’adressant à une amie, d’une allée à l’autre.
- Ouais !! et c’est gratos !!
Cela étant dit, avec eux, je m’y retrouve les yeux fermés… Contrairement à ce que certains de mes collègues pensent ou jugent, c’est avec eux que je me marre le plus. Ils ont beaucoup d’humour. Il suffit de les rincer au vin rouge, 2 ou 3 conneries et c’est dans la poche !
Et c’est ainsi que les portes se sont fermées et que nous avons décollé, non sans une crainte qui me prît à la poitrine au son d’un bruit inhabituel dans un des moteurs.
Mon chef de cabine l’avait remarqué lui aussi mais avait préféré ne rien dire avant la rentrée des trains. C’est d’ailleurs la procédure à suivre. Il est interdit d’appeler le cokpit entre la mise en vitesse et la rentrée des trains et ce, pour quelques raisons que ce soit.
Il y a beau avoir un feu moteur en pleine poussée, on doit la boucler tout en serrant du mieux qu’on peut ses sphincters…
Finalement, il n’y eu plus de peur que de mal. Le pilote termina son virage serré sur la droite puis continua la montée comme prévu. Cela étant dit, quelques gouttes de sueur perlaient sur mon front. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas eu une « flippe » de ce genre.
En croisière, tout fut tranquille, à croire que les passagers avaient gobé de l’Exomil ou autre Tranxen.
Je bossais avec un collègue qui de fil en aiguille, commençait à me taper sur le système. Il avait tout fait, tout vu, savait tout sur tout. A ses dires, il possédait même trente maisons.
- En fait, tu viens bosser pour t’amuser ? Lui dis-je d’un air ironique.
- T’as tout compris mon gars ! En plus, j’me tape toutes les gonzesses que j’veux ! Qu’est ce que je vais m’emmerder à faire autre chose.
Quand j’ai accepté le fait, que moi aussi, j’aime bien me la jouer parfois, gonfler le torse comme le font certains poissons pour apeurer leurs prédateurs, j’ai tout de suite pris plaisir à l’écouter. Il était certes une caricature de lui-même, il était plaisant.
- T’as vu les bonnes moeufs qu’on a à bord ! me demanda-t-il.
- Ouais, pas mal.
- J’pense que j’vais m’faire la blonde en Première… Ou plutôt la brune en Business, elle a un bon cul !
- Ben tu verras bien Jean-Luc, lui dis-je sans savoir vraiment quoi répondre.
- T’inquiètes pas pour moi…
Arrivé à l’hôtel, je rageais ma peau comme dit ma mère :
- Ah toi, tu rages ta peau ! Vas donc ranger ta chambre, ça va t’occuper.
Le problème, ce n’était pas les activités qui manquaient à l’hôtel. En effet, j’avais le choix entre piscine, plage, kayak et ballade.
J’aurais pu faire des longueurs mais j’étais trop crevé. La plage, quant à elle, ça m’emmerde au plus haut point. J’ai donc décidé de couler un bronze et un café. Puis, j’ai enfilé mes tongues et je suis allé faire un tour. C’était bon, ça sentait les tropiques. Le soleil caressait ma peau, les embruns me pénétraient. J’aurais presque pu sentir le tit punch que le barman nous préparait pour le pot à 500 mètres en contrebas.
Au bout d’à peine 100 mètres, j’ai fait demi-tour et je suis allé me caler bien comme il faut dans mon lit, à m’abrutir les neurones devant la télé. Puis j’ai comaté jusqu’au dîner où je me suis commandé une brandade de morue avec cabillaud et lentilles s’il vous plaît. En voyant le plat, ma mère se serait exclamée :
- Et bien, on va pas faire de grosses crottes avec ça !
Puis après un lavage de dents énergique, j’ai sombré dans les bras de Morphée, en position horizontale, verrouillée.
Le lendemain, je n’étais pas peu fier d’avoir dormi un bon cycle de 12 heures, sans anicroches, sans réveil pipi.
Comme je n’avais pas faim, je suis descendu à la piscine pour nager. J’ai bien aligné 60 longueurs. C’est pas mal à première vue mais c’est très pénible quand la longueur atteint péniblement les 15 mètres. Ca m’a donné l’occasion de vivre ce que certains poissons ressentent à faire des va et vient dans un aquarium minuscule. Je suis même certain de ce qu’ils peuvent se dire au fond d’eux :
-Qu’est-ce qu’on s’fait chier dis donc !
Mon activité terminée, j’étais heureux et fier de moi. Commencer la journée de bonne heure et par de la natation, cela met en forme pour toute la journée. De plus, le vol, sera plus supportable physiquement à encaisser.
J’avais l’impression d’avoir des épaules puissantes et robustes, des pectoraux solidement dessinés. A cet instant, je savais qu’il ne fallait pas que je croise mon reflet dans un miroir car j’aurais eu l’impression visuelle d’être un Flamby sortant de son pot !
Je me concentrais donc sur mes pas fluides et sportifs pour me rendre au petit déjeuner.
A mon arrivée, il y avait déjà un groupe de collègues attablés. Je n’aime pas me retrouver dans ce genre de contexte. J’ai peur. C’est bête.
La seule place libre, légèrement à l’écart, était située juste en face d’un collègue que je ne pouvais encadrer depuis notre départ. Je n’appréciais pas sa façon de me dévisager, de me toiser presque et surtout de me reluquer le « cul ».
Finalement, comme dans la vie de tous les jours, j’ai accepté la situation (vu que je n’avais pas le choix de toute façon) en relevant le défi. Et j’ai été récompensé. Car en cessant de le juger, j’ai découvert un homme attachant, timide et d’une grande gentillesse. De plus, il avait le même humour que moi, caustique.
Nous avons tapé la « discute », on s’est confié l’un à l’autre en toute décontraction, en toute confiance. Ma séance de thérapie débutait paisiblement.
-Tu l’as vu Jean-Luc ? Me demanda t-il dans la conversation.
-Dom Juan ?
-Dom Juan ? Mon cul oui ! Me reprit-il aussitôt. Ah pour ça, il s’est bien retrouvé avec une queue et 2 boules…celle du billard ! Par contre, c’est avec sa queue entre les jambes qu’il est rentré dans sa chambre !
-Dommage pour lui ! J’pense qu’il était trop sûr de lui ! Lui dis-je.
-Trop sûr ? trop con oui ! Renchérit-il.
-Trop con ? Pourquoi tu dis ça ? lui demandai-je.
-J’aime pas les mecs qui se la pète !
-On se la pète tous un peu tu sais !
-Euh…Fit-il en faisant mine de réfléchir. Ouiais, c’est vrai, t’as raison ! mais je supporte pas ces facettes de ma personnalité !
Sa conclusion me fit le plus grand bien et me conforta dans le choix d’aimer toute ma personnalité, de l’accepter sans négocier, de l’aimer dans son intégralité, encore et encore.
Ma séance prit fin quand Martine, la plus ancienne d’entre nous vint se joindre à nous, clope au bec.
-Salut mes chéris ! Dit-elle. Vous allez bien ?
-Oui et toi ? Lui a-t-on répondu d’une même voix.
-Alors ? Fis-je. T’as conclu avec le Captain hier ?
Elle éclata de rire.
-Ah ça, non ! c’est fini ces conneries ! J’ai été marié à un pilote pendant 25 ans ! Et le Cac 40 en intraveineuses dés 8h du mat, non merci !
-Ah bon ? Avons-nous dit, très peu surpris.
-Attends, il a passé sa vie à se branler avec son bateau à St Jean Cap Ferrat et partir au ski avec ses pouffes ! C’est qu’un con ! Et moi une conne ! A j’vous jure !
Nous n’avons pu nous empêcher de rire vu le ton sur lequel elle s’exprimait, un ton de battante. Elle était brut de décoffrage. Elle avait une force de vie incroyable, solide comme du béton vibré du haut de ses 53 ans.
-Vous savez mes chéris, j’ai eu un cancer ! Il a préféré partir en croisière avec l’une de ses maîtresses pendant que j’entrais en chimio ! Pas un coup d’fil, pas une fleur ! Ca m’étonne d’ailleurs tiens ! pour le divorce, il veut tout garder ! La maison, l’appart à St Laurent du var, la place de bateau au port, le chalet à Megève ! même la pension du gosse, il veut plus la payer !
-T’as voulu un gosse ? t’assume ! Qu’il me dit.
Puis, elle a enchaîné :
- Alors, j’me suis battue seule ! Cette saloperie, ce cancer, il était hors de question qu’il reste en moi ! Hors de question ! J’aime trop la vie mes chéris ! Aujourd’hui, j’suis guérie et heureuse ! Alors, c’est sûr, j’ai pas un rond mais j’m’en bat les couilles ! En plus, mon fils ne supporte plus son père alcoolique qui se met minable à chaque fois qu’il perd en bourse !
Mon collègue et moi l’écoutions intensément. J’adorais sa façon si particulière de s’exprimer. Comme coi, elle appelait un chat, un chat, une merde, une merde.
- Maintenant, il vit avec moi à la maison. Alors, c’est sur, il baise plus que sa mère avec sa copine mais qu’est ce que j’suis bien ! Vous pouvez pas imaginer ! Vous vous rendez compte ? J’ai pommé 25 ans de ma vie à faire à dire amen à tout, à fermer ma gueule, à faire la carpe ! Alors mes chéris, Vivez pour vous, changer rien à votre caractère, acceptez tout de vous, vos défauts, vos erreurs !
D’habitude, quand une personne me fait ce genre de plan, je l’envoie « chier » sur le champ :
- Attends, mais t’es qui toi ? On s’connaît ? Tu connais ma vie ? J’suis pas ton puching ball !
Mais Martine était une personne vraie, entière. Elle ne nous faisait pas la leçon, elle parlait d’elle. Elle nous abreuvait de son bonheur et moi, sans hésiter j’ai bu à sa fontaine. L’eau était pure, douce, rafraîchissante.
On a papoté de cette façon un bon moment. Une envie pressante que je maîtrisais jusqu’ici afin de ne pas perdre une seule miette du « repas » qu’elle nous avait servi, eut finalement raison de moi.
Assis sur mon trône, tel un monarque fier et digne, je décidais de la suite des opérations à venir. J’allais immerger mon corps dans l’eau salée de la mer des Caraîbes.
C’est une de mes autres collègues qui m’avait donné l’idée. En effet, son « energiethérapeute » ou un autre truc du genre, encourage tous les navigants qu’il suit, à s’immerger régulièrement, une quinzaine de minutes dans de l’eau salée afin de se rapprocher de la Terre pour se ressourcer, après avoir fait l’oiseau pendant quelques heures à 10000 mètres d’altitude.
- Ca permet de se ressourcer ! Me fit- elle.
- Ah bon ? Fis-je, tout surpris et étonné.
En réfléchissant, je me disais que cette pratique, n’était pas si loufoque que ça. D’ailleurs, je ne risquais pas grand-chose, à part me faire piquer par une méduse ou marcher sur un oursin..
Je me suis donc jeté à l’eau, d’un coup sec. L’eau était fraîche. Le ciel était couvert et le mercure peinait à grimper comme un cycliste dans les pentes de l’Alpes d’huez.
Après m’être accommodé assez rapidement, j’ai commencé à nager parmi les algues, me battant avec les vagues. Petit à petit, je laissai mon orgueil s’évaporer en acceptant qu’il avait peut-être raison ce thérapeute de mes c…
-Si on était fait pour voler, on nous aurait donné des ailes à la place des bras ! Lançais-je, seul au milieu des eaux.
C’est ainsi que je me suis mis à m’imaginer servir des plateaux repas avec des ailes, faire les démonstrations de sécurité.
-Et ba dis donc, c’est pas évident du tout ! Constatais-je.
Quoique saluer un passager par une révérence avec mes fameuses ailes, ça doit avoir de la gueule !
Je me tape souvent des délires, comme ça, tout seul. Qu’est ce que j’peux en rire Et je parle souvent seul à haute voix, à la cantonade comme on dit, quitte à passer pour un hulluberlu. Mais honnêtement, je m’en tape le coquillard !
Soudain, j’aperçu un véliplanchiste qui bataillait ferme avec les vagues et particulièrement avec le vent. Il avait l’air de lutter bien qu’il avait fière allure, se tenant dignement sur sa planche.
Cela étant dit, il peinait à regagner la côte. A cet instant précis, j’eus envie de lui crier, pour l’aider :
- Vent arrière mon gars ! Vent arrière !
C’est ce que m’hurlais mon prof de planche à voile, à Agadir, lors d’un stage il y a 10 ans maintenant. Tout comme moi, il ajoutait, en veux-tu en voilà,
des « putains » à tous bouts de champ !
Je m’en rappelle comme si c’était hier. Il passait tellement son temps à « gueuler » qu’il finissait aphone chaque soir. Il faut dire qu’on lui en donnait du fil à retordre. Ce n’était pas de l’étain ! Non, plutôt de l’acier trempé.
Un jour, c’est gravé à jamais dans ma mémoire, je n’arrivais plus à rejoindre la rive, comme mon véliplanchiste d’aujourd’hui. Mon prof d’égosillait tant qu’il pouvait :
- Prends la position du pêcheur !
- Quoi ? hurlais-je à mon tour.
- Prends la position du pêcheur, bordel !!!
Après m’avoir secouru finalement à l’aide d’un zodiaque, il me passa un savon :
- Putain mais la première chose que j’t’ai dit, c’est de « lire « le vent !
- Ba c’est c’que j’ai fait j’te signale ! Mais à mon avis, on doit pas avoir le même alphabet ! Lui répondis-je en sortant tout ce qui me venait à l’esprit pour trouver une excuse à tous prix.
- C’est pourtant pas bien compliqué ! Et la position du pêcheur encore plus simple!
- Ah ba oui ! Ca j’lai bien compris « ta » position du pêcheur ! Mais si tu veux mon avis, t’aurais du m’apprendre celle du pêcheur qui rentre au port et non celui qui part au large !
En fait, j’étais, bien sûr, de mauvaise foi. Ce stage de planche, c’était pour moi, l’excuse de venir m’éclater avec mes potes et pas seulement sur les rochers à la sortie du port…
C’est sur ces bons souvenirs que je me suis décidé de quitter ma position accroupie dans l’eau et dans sortir afin de me préparer pour mon vol retour.
La journée avait été riche en émotions. Le retour allait passer comme une lettre à la poste, comme papa dans maman, me sort souvent un pote.
Peu importe la manière de toute façon, je savais que ça allait être du gâteau. D’ailleurs je le voyais déjà devant moi : Un Abricotier géant, baignant dans une crème anglaise jaune pâle d’une onctueuse douceur.
Une chose était certaine : Je n’allais pas laisser ma part au chat !
Wednesday, April 04, 2007
Chapitre 5
Au demeurant, ce ne me pose aucun problème, du moment que ça ne dure pas trop longtemps, comme il y a quelque jours. Nous avons commencé la journée bien tôt pour une feignasse comme moi mais j’ai eu l’avantage de crier « Bye Bye » à midi pile.
Des stages de cette durée, c’est quand ils veulent !
Pourtant, au levée, j’avais tout de suite senti que ça n’allait pas être de la tarte, que ma concentration allait être mise à rude épreuve .Elle était semblable à un puzzle de 1500 pièces éparpillés ça et là et dont certaines se faisaient la malle sur le chemin du travail, par la fenêtre de ma voiture.
Dans la douche le matin, j’étais si fatigué que j’avais même l’impression qu’en ouvrant cette boîte toute neuve, il manquait déjà des pièces !
-Putain ! Mais par quel bout j’vais commencer ? Pensais-je.
Il faut dire que ma nuit n’avait pas été sans remous. En effet, la veille, j’avais dormi chez ma mère…
D’habitude, chacun a sa chambre et son lit et même si je ne récupère vraiment que dans mon lit, mon véritable refuge, se reposer chez ma mère reste un plaisir.
Cependant, depuis quelques semaines, ma petite sœur a rejoint le bercail, le temps d’un stage. Ce qui fait que nous nous sommes retrouvés face à un jeu de chaises musicales : 2 lits pour 3 personnes ! Je suis d’un naturel très joueur. Par contre, j’y ajoute un gros bémol voire je descends d’une octave ou deux quand je prends conscience que ma mère fait partie des 3…
Bien entendu, ma mère était hors-jeu. Il nous était inconcevable de la faire dormir sur une paillasse à même le sol.
Toutefois, comme pour ajouter du sel et du poivre à cette situation qui ne manquait pourtant pas de piquant, elle nous fit une offre en apparence intéressante :
-Ba j’ai un lit double moi ! On tient facilement à deux ! Puis, s’adressant à moi avec un sourire taquin en coin et sachant la réaction immédiate que j’aurais, elle me fit :
-Si tu veux, tu peux dormir avec moi tu sais..
J’allais bien sûr lui donner ce qu’elle attendait sans lui laisser le temps de finir sa phrase :
- Ca va pas nan !!!! fis-je sur le champ, ce qui la fit éclater de rire, fière d’elle.
Il était, bien entendu, hors de question que je partage sa couche ! Quelle horreur ! J’en aurais fait des cauchemars ! Rien que d’y penser, j’ai le poil qui se hérisse !
Finalement, j’ai été bien idiot d’avoir refuser car non seulement, j’ai eu froid mais en plus, des cauchemars, j’en ai fait et pas qu’un peu. En fait, j’en ai fait qu’un mais je me le suis repassé en boucle ! Je n’ai jamais vu une boucle aussi courte…Je ne comprenais pas, à chaque fois que je me réveillais, je me rendormais pour recommencer la même scène, au même endroit, au même moment, à croire que j’avais appuyé sur le bouton « replay » sans m’en rendre compte.
Dans mon rêve, j’avais vers 9,10 ans et je jouais en compagnie d’une de mes sœurs au jeu de l’élastique où je m’appliquais dans une partie de 3.
Aujourd’hui, je suis incapable d’expliquer la moindre règle, mais dans mon rêve, elles n’avaient aucun secret pour moi et j’étais même une grosse bête à ce jeu, un cador. J’aurais pu y jouer les yeux bandés, les mains attachées dans le dos avec des menottes ou autres ustensiles…
Bref, le grain de sable s’appelait Nelly Olson de la petite maison dans la prairie. A chaque fois que je m’apprêtais à m’exécuter, elle levait avec un sourire narquois et un gloussement à faire perdre ses plumes à une dinde.
Ma première réaction fut saine dans le sens où elle fut spontanée :
-Hè ! J’vais t’taper toi ! Fais gaffe ! J’vais t’mettre une patate dans ta bouche ! La menaçais-je.
En fait, dés que je la menaçais, je me réveillais, le cul à l’air la plupart du temps, sur le carrelage gelé, à croire qu’en dormant, j’effectuais les mêmes exercices que dans mon rêve.
J’étais frigorifié. Le lendemain ma mère me demanda si j’avais bien dormi. Je lui répondis que j’avais eu froid sur ce matelas qui se gonfle tout seul. C’est d’ailleurs assez étonnant, en effet de le voir se gonfler seul. C’est une prouesse technique. Par contre, pour le dégonflage, il n’y a rien de changer car il se dégonfle tout seul, lui aussi, sans demander notre avis.
-Ba Pourquoi t’as pas demandé une autre couette ? Me demanda ma mère.
-Ba…euh..j’y ai même pas pensé ! Lui répondis-je.
-Andouille va ! Me fit-elle. Et elle avait raison, comme j’aurais eu raison, également, de coller une bonne gifle à Nelly une bonne fois pour toute. Ca m’aurait permit de me lever le matin sans l’impression d’avoir fait un marathon.
Ma mère me proposa un café.
-Oh que non ! Trop dangereux à cette heure-ci, à jeun en plus.. J’ai d’la route à faire moi ! Fis-je.
Sur la route, je m’empiffrais des croissants au beurre que je m’étais acheté avant de tourner la clef dans le moteur de ma Citroën. Mon ZX, j’en suis fier même si la majeur partie des gens que je connais, ne la trouve pas très jolie. Ce qui m’importe moi, c’est qu’elle m’emmène d’un point A à un point B en toute sécurité et qu’elle évite de me faire des coups de Calgon.
C’est increvable cette caisse ! Malgré ses 300000 kilomètres au compteur, elle respire la joie et la jeunesse. Je n’ai jamais besoin de l’emmener chez le médecin quand elle est malade ou soigner ses bobos. Je fais tout moi-même, ou plutôt, je « peux » faire tout moi-même si l’envie m’en prend.
De nos jours, tout est fait pour qu’on ne puisse plus se passer du mécano et son banc électronique qui trouve lui-même la panne.
En effet, quand on ouvre le capot, on se retrouve face à un gros bloc compact. Même si on sait d’où provient la panne, avec le « tout électronique », on ne peut éviter la facture salée.
Dans les avions, c’est un peu la même chose de nos jours. Quand il y a une panne, même minime, m’expliquais un collègue mécanicien motoriste, c’est tout le moteur qu’on change. Il n’y a plus de place au réel bricolage.
Seul le Boeing 747 ressemble encore à mon Zx. Cet avion a presque 40 ans, du moins sa technologie. L’électronique y tient sa place bien sûr mais à un degré suffisamment moindre pour que les différents mécaniciens puissent exprimer tous leurs talents, toutes leurs finesses.
En cabine, c’est la même chose. C’est presque archaïque même. Dire que dans les années 70, ce fut un des fleurons de l’aéronautique. Plus aucun de mes collègues ne désirent voler dessus, tellement il est devenu vieux, obsolète et inconfortable.
Quand on se croise dans notre quartier général, après le salut machinal, la question qui suit immédiatement derrière, tel une remorque accrochée solidement à sa voiture, c’est :
-Tu vas où ?
-Bombay..
-Aïe ! et c’est en quoi ?
-En 7-4-7…
-Ah les boules !!! Désolé hein ! Bon courage !
Ce 7-4-7 comme on dit, c’est un vrai bric à braque, une sorte de quincaillerie géante. Ainsi, être en stage 747, c’est comme faire une formation en quincaillerie, ni plus ni moins.
On revoit, comme tous les 9 mois environ, à quel endroit stratégique se trouve les extincteurs au halon, tous les équipements mobiles de sécurité, où trouver les menottes pour les passagers indisciplinés, comment interpréter les différents appels que nous nous passons les uns et les autres en phase normale ou anormale.
Nous nous faisons un maintien des compétences en fait. Bien que nous sachions tous ouvrir une porte de 747, il nous est indispensable de nous remémorer quelles portes nous pouvons ouvrir et à quels instants. Si cela peut paraître facile, au bout du compte, ce n’est pas si évident que ça. Il y a une réelle réglementation sur les ouvertures et fermetures, notamment en cas d’atterrissage dégradé.
C’est un des seuls items sur lequel j’appuie toute mon attention car, si un jour il arrive une « couille », une enquête aura lieu et si notre emplacement dans l’avion diffère de quelques mètres à peine de l’endroit où nous devions nous trouver, c’est sur nous qu’on va taper dessus…Notre entreprise fera tout pour se dédouaner sur notre dos. Toutes ces réglementations sont complexes.
A la fin du stage, pour vérifier notre compétence sur l’avion, nous passons un test.
Pour être tout à fait honnête, ce test, c’est un « foutage de gueule ». En effet, Grâce aux organisations professionnels, les syndicats pour dire autrement, la liste des questions qui peuvent être posées sont écrites dans un petit classeur qui nous est distribué longtemps à l’avance.
L’entreprise n’a pas le droit de poser d’autres questions ! Le test se présente sous la forme de question à choix multiples. Nous avons droit à 2 fautes.
Le pompon, c’est que lors du test, nous avons le droit d’utiliser le classeur contenant les questions et les réponses…
Bien sûr, tous le monde les réussi ces tests ! Tout le monde est compétent, forcément !
Personnellement, ce qui me fait un peu « chier », c’est que, à ce test, j’ai quand même réussi à faire 2 fautes moi…
Friday, November 24, 2006
Chapitre 4
C'est la chanson que j'ai en tête sur le quai de la gare. Elle passait sur radio Nostalgie il y a à peine 5 minutes dans la bagnole. On se l'est chanté à fond la caisse avec ma femme, accompagné de notre petit puceron qui s'égosillait tant qu'elle pouvait.
Mais en l’occurrence, ce n'est pas à Pigalle que je vais aujourd'hui mais à Bamako. Certes, de Pigalle à la Goutte d'or ou bien encore à la porte de la Chapelle, les Maliens, on peut en trouver quelques uns.
Mais aujourd'hui, c'est à Bamako du Mali que je vais, voir Boubacar mon ami. Enfin...c'est ce qu'il me fait croire à chaque fois qu'il me voit débarquer à l'hôtel après mon vol, les traits tirés.
-" Aaaah!! Mon ami!!" qu'il me dit.
Ce que je sais de lui est bien mince, comme ses jambes. Il est Malien et parfois Burkinabais. De temps en temps il devient même Mauritanien, dans la discussion.
Moi, à vrai dire, je me fiche de savoir d'où il vient, du moment qu'il me fournisse, en "ami" de bons et jolis fruits gorgés de sucre et autres substances illicites...
Boubacar, il a 4 femmes et une bonne quinzaine de gosses. Et moi, taquin, je lui dit:
- Et ba, tu t'emmerdes pas mon salaud toi!!"
C'est l'occasion de bien se marrer ensemble, autour d'un jus de gingembre, spécialité du Mali.
Mais depuis, quelque temps, Boubacar, je ne le vois plus. C'est Mustapha qui a repris le flambeau.
-" Il a du le découper à la machette ton Boubacar!!!" me dit un collègue, fier de sa moustache et de sa mèche sur le front en imitant mal l'accent africain.
Mais Mustapha, je le connais déjà. La première fois qu'on s'est rencontré c'était en Guinée Equatoriale.
-" C'est où ça?" que me demande un pote, parmi tant d'autres.
Ce qui est génial avec "Mouss", c'est qu'il est capable en un rien de temps, de nous dégoter tout ce dont on a besoin. Tel un magicien sortant de son chapeau toutes sortes d'objets aussi insolites les uns que les autres, il arrive tout content avec l'objet de nos désirs, les dents blanches impeccables en prime: ça va du fruit aux cigarettes, du moteur de Peugeot 404, année 73 au dernier opus de Patrick Bruel... Tout et n’importe quoi en somme…
La dernière fois, il m'a même sorti de son chapeau après un tour de passe-passe dont il a le secret, un joint torique pour évacuation de WC! Il est balèze Mustapha!
Et pourtant, j'avais tourné chez Casto!! Normalement, « chez Casto, ya tout c'qu'il faut » »Foutaise » oui!!!
Quoiqu'il en soit, il est 23h55 et je me déguste dans ma chambre d'hôtel, un petit Mercurey, Chateau de Chamirey pour être précis, en repensant à ce phénomène qu'on a eu à bord aujourd'hui, Français, comme par hasard...
Cet ingrat se plaignait de la bouffe à bord. Manque de pot pour lui, j'étais avec Robert...
Robert c'est un vieux steward à 2 mois de la quille. Autant dire qu'il faut pas venir lui casser les noix. J'ai assisté à leur conversation les yeux et les oreilles grands ouverts.
-" Mon pti gars" qu'il m'a dit, " écoutes, regardes et apprends."
J'ai su à cet instant que j'allais vivre un moment d'anthologie. Le passager a lancé les premières cartouches:
-" C'est une honte c'que vous servez à bord! c'est d'la merde!"
-"Et bien, bienvenu sur Air merde, Monsieur!" répondit Robert.
Le mec était médusé. Puis Robert, reprenant la main en a rajouté une couche puis, une deuxième:
-" Je me permets de vous rappeler que nous sommes dans un avion et non pas dans un restaurant, Monsieur. Si vous voulez vous faire un bon gueul'ton et vous donnez le loisir d'aboyer sur les serveurs, allez donc à la Tour d'argent! "
-"Oui mais vos films ils sont nuls et on est mal assis!" renchérit le mec, décontenancé.
_" Comment vous faire comprendre Monsieur, que nous sommes, je le vous le répète, dans un avion et pas au cinéma, à 8 euros la séance dans des fauteuils douillets?"
-" Vous avez réponse à tout à c'que je vois!" répliqua le mec d'un ton dédaigneux.
-" Je suis quelqu'un de simple Monsieur. Je n'ai pas besoin de paraître aux yeux des gens. Et puis pour votre gouverne, si vous voulez dormir paisiblement, louer donc une chambre au Plaza Athénée ou si vous préférez , au Georges V. Là, vous allez roupiller comme jamais et arrêter de nous casser les couilles!" commençait-il a s'énerver.
Le mec bouillait sur son siège et menaçait d'écrire une lettre de plaintes. Puis il se tourna vers son jeune fils:
-" Tu vois, fiston, si tu bosses pas bien à l'école tu finiras steward comme Monsieur, à jouer à la dînette."
S'adressant à son tour au jeune garçon, Robert répliqua aussi sec: -" Tu vois mon garçon, si tu travailles pas bien à l'école, tu finiras comme ton papa, tu voyageras toujours en classe éco!"
Le débat était clos et moi à 00h35, j'étais cuit. Le bourgogne avait fini de m'achever. Il était temps de clore cette dure et interminable journée. Ce que je n'eus aucune difficulté à faire. Mais alors, aucune.
Le lendemain, j'ai ouvert les yeux une première fois. Ils étaient tout collés comme si j'avais une conjonctivite. Ca n'aurait servi à rien de gâcher de l'énergie à lutter pour les ouvrir car je n'avais pas de burin sous la main. Et Mustapha n'était sûrement pas dans le coin. Je décidais donc d'en rajouter une couche.
De toute façon ils s'ouvriraient bien d'eux même à un moment ou un autre.
Cela se produisit à 14h00. Mes yeux étaient dans de bien meilleures dispositions. Aussitôt je me suis appliqué à tartiner 2 ou 3 tranches de pain avec du camembert que j'ai trempé sans plus attendre dans du Bourgogne qui me restait de la veille. Ca m'a mis en forme pour la journée...
Puis, dans un premier temps, je me suis décidé à descendre au bar car l'idée de croiser un collègue à la piscine m'insupportait. Il était beaucoup trop tôt.
Assis dans un fauteuil non loin du comptoir, je commandais un café. Vu l'heure tardive j'aurais pu demander une bière mais étant donné que j'avais commencé la journée pied au plancher avec mon Bourgogne, je préférais calmer le jeu.
En Afrique Francophone, j'ai remarqué que le café servi en chambre ou au restaurant est franchement « dégueulasse ». Ah ça, pour réveiller un mort, il n’y a pas mieux. Mais quand on est vivant, c'est l'inverse qui pourrait se produire. C'est la raison pour laquelle je commande toujours un café au bar de l'hôtel, seul lieu où l'on trouve de vrais expressos.
Le serveur, un grand noir dégingandé d'au moins 2m12 s'approcha de moi.
-" Un café s'il vous plait. Chambre 1207." lui demandais-je.
Posé devant moi sur la petite table, accompagné d'un verre d'eau glacé, ce café dégageait des arômes absolument délicieux. Le deuxième sourire de la journée se dessinait aussitôt sur mon visage après celui du Bourgogne et du Roquefort.
Ma première gorgée me fit le plus grand bien et je laissais échappé un soupir de plaisir. On aurait dit une « p'tite pute »
Je m'étirais de tout mon long dans mon fauteuil en cuir noir tel un chat après un long, très long sommeil. Je me croyais dans une pub pour du café à la télé.
J'imaginais un Colombien arriver avec son gros sac de grain et, passant la main dedans pour en amener une poignée jusqu'à ses narines toutes ouvertes, me demander avec son accent Sud-Americain:
-"Alors Gringo? Il est bon mon café?"
-"Tu m'étonnes mon pote!! A 3 euros l'café, ya plutot intérêt, enculé!!"
A la deuxième gorgé, j'allumais une clope, étonnamment. Puis, après avoir vérifier une énième fois dans ma vie la règle des 3 C, « café, clope, chie », je décidais d'aller me baquer à la piscine et d'affronter le monde extérieur…
Tous mes collègues étaient déjà là depuis belle lurette, à faire la crêpe sous le chaud soleil de Bamako. -"Bien dormi?" qu'une voix me demanda gentiment. -"Ah, pour ça..." répondis je à cette voix sur laquelle je ne pouvais mettre un visage car mes yeux demandaient à s'habituer à la puissante luminosité ambiante.
A quelques encablures de là, un de mes collègues tentait le tout pour le tout avec une passagère, draguée à bord.
-« Si elle « baise » aussi bien qu’elle a de beaux et longs cheveux, il va se régaler ! » s’est-on dit tous ensemble en rigolant, bêtement, comme d’habitude.
Et puis, la discussion, comme souvent en équipage est parti en sucette…
-« J’suis sûr qu’elle a une grosse touffe ! »
-« Ah bon ? moi, à mon avis, elle doit avoir ses règles !C’est pour ça qu’elle décoince pas de sa chaise longue ! »
Des discussions de ce genre, ça me fait marrer. Cela étant dit, le ton de la conversation est primordial. Il faut que ce soit détendu et gentil. On peut parler de chose crade tout en étant poétique. La vulgarité j’ai horreur de ça ! Quoique…parfois…
De fil en aiguilles, la discussion générale s’est transformée en discussion plus intime, chacun avec son chacun ou sa chacune.
Pour ma part, j’ai tapé la « discute » avec deux collègues féminines, au sujet de ce fameux cycle menstruel. Ce sont-elles qui ont remis le couvert et ce, de façon parfaitement naturelle, de manière décontractée.
-« Moi, je ne ressent aucune douleur ni gène ! Et puis les sautes d’humeur, j’connais pas ! » a commencé la première.
-« Pareil ! » répondit la seconde.
-« Par contre, reprit la première, ma sœur, quand elle les avait, elle pouvait pas aller à l’école pendant 2 jours tellement elle dérouillait ! »
C’est à ce moment que j’ai choisi mon entrée en scène, délicat comme je peux être parfois :
-« Dites moi les filles, ça vous gonfle pas d’avoir vos règles tous les mois quand même ? »
-« Kler !!! » me répondirent-elles, en cœur, avec un sourire jusqu’aux oreilles.
Puis elles ont repris leur dialogue :
-« Tu sais, depuis que je me suis fait poser un stérilet, j’les ai plus ! Et ça, je revis, tu peux pas savoir ! »
A ce moment précis, une nouvelle ouverture se présentait à moi :
-« C’est un stérilet en cuivre ou en plastique ? » lui ais-je demandé.
-« Ba ? Comment tu connais ça toi ? » me demanda-t-elle, toute étonnée et surprise de la question.
-« Tu sais ma cocotte, j’ai une femme. Tous ces petits tracas, ces questions, on en parle tous les deux.Ca m’intéresse. » lui ai-je répondu simplement.
Bref, nous avons passé deux bonnes heures sous le soleil à discuter de choses et d’autres. Ce qui est assez magnifique en équipage, c’est que, bien que nous nous connaissons pas du tout, en un minimum de temps, on se raconte nos vies, on se confie, on partage nos joies, nos peines, on écoute…etc. On se fait du bien, tout simplement.
C’est un peu comme aller chez le psy mais, gratos…
Mais la plupart du temps, même si je rencontre toujours un être merveilleux, on raconte beaucoup de « conneries » et on passe son temps à se plaindre sur nos conditions de travail, notre employeur qui essaie toujours de nous la glisser habilement…
Puis, soudainement, toutes nos revendications disparaissent d’un coup, comme un claquement de doigts, à l’arrivée d’une bière bien fraîche, servie dans verre glacé et accompagné de cacahuètes, au bord de la piscine…
Dire qu’il va falloir se taper le vol retour et tout son cortège d’illuminés, de grincheux, de râleurs ! Cette idée, justement m’en donne une autre, celle de faire la sieste. Le fait de penser que je vais également rencontrer sur le chemin du retour, des gens agréables, joyeux, polis me permet de m’endormir rapidement, paisiblement et sereinement.
Mais la sieste fut de courte durée. J’essayais de replonger. Cependant, autant il est parfois difficile mais possible de lutter pour ne pas s’endormir, autant il est pénible de lutter pour s’endormir. J’ai essayé. Une fois, deux fois…Je tournais, changeais de côté, je me retournais à nouveau, un coup sur le ventre, l’autre sur le dos.
Quitte à être réveillé, autant prendre une douche pour me sortir de ce « pâté » dans lequel ma lutte infernale m’avait plongé.
L’eau chaude et quelque peu marron de la pomme de douche servit de révélateur. En effet, elle laissait apparaître ma peau rosée par les rayons du soleil.
Dans la baignoire, j’avais une vue directe sur le lavabo et tout particulièrement sur un petit cafard qui apparut, surgi de nulle part.
-« Ba ? D’où c’est qu’il vient celui-là ? »M’interrogeais-je.
Sa présence ne me gêna en rien. La situation devint bien différente quand il se mit à tourner autour de ma trousse de toilette grande ouverte et vulnérable.
Je me suis adressé à lui de façon ferme et à voix haute afin qu’il se tienne à carreaux :
-« J’t’ai à l’œil mon p’ti gars ! Fais pas l’con ! J’te préviens… »
Sur ce coup, c’est plutôt hurler que j’ai fait car un de mes collègues dans la chambre contiguë me demanda plus tard après qui je « gueulais » comme ça…
La réaction du cafard me laissa couac un millième de seconde. En effet, il me jeta un bref coup d’œil puis de façon insolente, se précipita sous ma brosse à dent.
Au deuxième millième, ma réaction fut immédiate comme si on touchait à la prunelle de mon œil. Mêlant le geste à la parole, tel un papa avec son enfant désobéissant, je le grondais très fort :
-« Putain ! Mais barres-toi d’ma brosse à dents !
Il prit peur et se cacha sur le champ dans le joint situé entre le lavabo et le mur.
-« Non mais !! » dis-je, fier de mon autorité démontrée. Je n’étais pas peur fier d’ailleurs.
Ainsi, je pu reprendre ma tâche que j’avais entreprise quelques minutes plus tôt. Après m’être savonné le ventre et ses nombreux poils, j’attaquais le bras gauche puis son frère en prenant bien soin d’apporter un soin tout particulier aux aisselles. Il le fallait car j’avais sué comme un boeuf charolais sur ma chaise longue.
Soudain, un grain de sable vint enrailler cette belle mécanique. L’ordre de passer au nettoyage de mes parties intimes fut interrompu de façon brutale. En effet, Ce petit « con » de cafard, profitant que je sois occupé dans ma besogne, fit un sprint à faire pâlir Carl Lewis, vers ma brosse à dents, une nouvelle fois.
-« Putain mais dégages !! Barres toi enculé ! » hurlais-je tout en dirigeant ma pomme de douche pour l’arroser.
L’effet fut immédiat. Je peux dire même que ça lui a fait tout drôle. Il ne faut pas venir me chercher, moi ! Je peux être très « con ».Vraiment.
D’ailleurs, je pu en constater les fruits en m’apercevant que j’avais également arrosé et trempé toutes mes affaires propres, étalées juste à côté de ma trousse…
-« Tout ça pour ça ! Putain ! Mais quel con !! » me suis-je dis.
A cet instant, toujours dans la douche, du savon partout, on frappa à la porte. En deux coups, trois mouvements, j’enroulais à la hâte autour de ma taille une serviette puis me précipitais pour ouvrir la porte.
Un membre de l’hôtel se présentait dignement devant moi. Malgré la pénombre du couloir, je pouvais discerner qu’il me souriait.
-« Je ne veux pas vous déranger plus longtemps monsieur, c’est juste pour vous dire que votre vol a du retard et que vous pouvez continuer à dormir si vous le souhaitez » m’annonça t-il.
Je suis quelqu’un de poli et respectueux mais là, je ne sais pas pourquoi, je lui ai répondu un peu sèchement :
-« Vous pouvez pas m’appeler au téléphone pour m’le dire ça ? »
-« Ca n’aurait rien changer Monsieur. Vous auriez été autant mouillé ! »me répondit-il, toujours avec le sourire.
Je prenais, en direct, un cour de commercial. De plus, il avait entièrement raison.
-« Merci Monsieur. Je vous prie de m’excuser d’avoir été un peu rude avec vous. » lui dis-je.
-« Je vous en prie Monsieur. A votre service. »
Sa dernière phrase m’énerva et j’eus envie de lui dire : »ta gueule « ! Finalement, je me ressaisi et me remis en question.
Ce qui m’énervait en fait, c’est que j’étais sûr que mon cafard était en train de profiter de la situation et essayait de me la jouer à l’envers en pondant ses enfants dans ma trousse de toilette.
Ah l'enculé!!!
Heureusement, je me suis calmé, je me suis raisonné et j’ai arrêté aussi sec de psycho ter sur des débilités. Ca doit être les passagers qui déteignent sur moi ou plutôt moi qui fais trop l’éponge.
En me séchant, je me promis de l’essorer.
Finalement, il fut l’heure de descendre pour le ramassage. J’avais très envie de retrouver mon chez moi, ma douce et ma fille.
J’attendais néanmoins avec patience d’effectuer mon vol car je sentais que j’allais rencontrer des gens intéressants et bien rire.
L’attente fut brêve car dés l’embarquement, un Africain, jetant un coup d’œil rapide sur les gros titres de la presse, présentées à l’entrée de l’avion s’adressa à moi. Il me lut à voix haute la une de Libération :
-« Les idées de Ségolène Royal…Oula !! »fit-il, « C’est dangereux tout ça vous savez ! »
J’étais un peu surpris de sa réaction tout en préparant une réponse diplomatique étant donné qu’à bord, nous n’avons pas le droit de parler politique avec les clients.
Mais ce n’est pas de politique dont il voulait s’entretenir. C’était tout simplement du principe de « l’idée ».
-« Comment ça c’est dangereux ? » lui répondais-je
-« Et bien…Les idées sont dangereuses…Il a bien fallu une idée pour inventer le…fusil !!! » me fit-il.
De façon triviale, il m’a « troué l’ cul ». Et on éclaté de rire tous les deux.
Le vol était bien parti. Il pouvait arriver n’importe quoi, j’étais au top, à fond, j’étais moi, et ce, grâce à lui.
Un peu plus tard pendant le vol, on s’est tapé une franche rigolade avec une Malienne et son accent si particulier. Son bébé n’arrêtait pas de pleurer.
-« Je ne comprends pas » dit-elle, « je l’ai changé, je lui ai donné à manger, je lui ai donné à boire, je me suis occupé de lui avec amour, je prends soin qu’il ne manque de rien et lui, tout ce qu’il trouve à faire, c’est se plaindre ? C’est un bandit ! Il est malhonnête ! »
Ce fut magnifique. Elle eu une analyse limpide, clairvoyante et précise, la même que j’ai sur certains de nos congénères…